Zazieet son oncle se rendent Ă La Cave, un bar tenu par Turandot. Celui-ci est choquĂ© par la vulgaritĂ© de Zazie et refuse de la recevoir. Une fois chez Gabriel, Zazie va se coucher tandis que Gabriel se vernit les ongles. Gabriel sâapprĂȘte Ă aller travailler, et emporte le rouge Ă lĂšvres donnĂ© par sa femme Marceline.
Chagrin dâĂ©cole de Daniel Pennac Pour Minne, ĂŽ combien ! Ă Fanchon Delfosse, Pierre ArĂšnes, JosĂ© Rivaux, Philippe Bonneu, Ali Mehidi, Françoise Dousset et Nicole HarlĂ©, sauveurs dâĂ©lĂšves sâil en fut. Et Ă la mĂ©moire de Jean Rolin, qui ne dĂ©sespĂ©ra jamais du cancre que jâĂ©tais. I - La poubelle de Djibouti Statistiquement tout sâexplique, personnellement tout se complique. 1. Commençons par lâĂ©pilogue Maman, quasi centenaire, regardant un film sur un auteur quâelle connaĂźt bien. On voit lâauteur chez lui, Ă Paris, entourĂ© de ses livres, dans sa bibliothĂšque qui est aussi son bureau. La fenĂȘtre ouvre sur une cour dâĂ©cole. Raffut de rĂ©crĂ©. On apprend que pendant un quart de siĂšcle lâauteur exerça le mĂ©tier de professeur et que sâil a choisi cet appartement donnant sur deux cours de rĂ©crĂ©ation, câest Ă la façon dâun cheminot qui prendrait sa retraite au-dessus dâune gare de triage. Puis on voit lâauteur en Espagne, en Italie, discutant avec ses traducteurs, blaguant avec ses amis vĂ©nitiens, et sur le plateau du Vercors, marchant, solitaire, dans la brume des altitudes, parlant mĂ©tier, langue, style, structure romanesque, personnages⊠Nouveau bureau, ouvert sur la splendeur alpine, cette fois. Ces scĂšnes sont ponctuĂ©es par des interviews dâartistes que lâauteur admire, et qui parlent eux-mĂȘmes de leur propre travail le cinĂ©aste et romancier Dai Sijie, le dessinateur SempĂ©, le chanteur Thomas Fersen, le peintre JĂŒrg KreienbĂŒhl. Retour Ă Paris lâauteur derriĂšre son ordinateur, parmi ses dictionnaires cette fois. Il en a la passion, dit-il. On apprend dâailleurs, et câest la conclusion du film, quâil y est entrĂ©, dans le dictionnaire, le Robert, Ă la lettre P, sous le nom de Pennac, de son nom entier Pennacchioni, Daniel de son prĂ©nom. Maman, donc, regarde ce film, en compagnie de mon frĂšre Bernard, qui lâa enregistrĂ© pour elle. Elle le regarde dâun bout Ă lâautre, immobile dans son fauteuil, lâĆil fixe, sans piper mot, dans le soir qui tombe. Fin du film. GĂ©nĂ©rique. Silence. Puis, se tournant lentement vers Bernard, elle demande - Tu crois quâil sâen sortira un jour ? 2. Câest que je fus un mauvais Ă©lĂšve et quâelle ne sâen est jamais tout Ă fait remise. Aujourdâhui que sa conscience de trĂšs vieille dame quitte les plages du prĂ©sent pour refluer doucement vers les lointains archipels de la mĂ©moire, les premiers rĂ©cifs Ă ressurgir lui rappellent cette inquiĂ©tude qui la rongea pendant toute ma scolaritĂ©. Elle pose sur moi un regard soucieux et, lentement - Quâest-ce que tu fais, dans la vie ? TrĂšs tĂŽt mon avenir lui parut si compromis quâelle ne fut jamais tout Ă fait assurĂ©e de mon prĂ©sent. NâĂ©tant pas destinĂ© Ă devenir, je ne lui paraissais pas armĂ© pour durer. JâĂ©tais son enfant prĂ©caire. Elle me savait pourtant tirĂ© dâaffaire depuis ce mois de septembre 1969 oĂč jâentrai dans ma premiĂšre classe en qualitĂ© de professeur. Mais pendant les dĂ©cennies qui suivirent câest-Ă -dire pendant la durĂ©e de ma vie adulte, son inquiĂ©tude rĂ©sista secrĂštement Ă toutes les preuves de rĂ©ussite » que lui apportaient mes coups de tĂ©lĂ©phone, mes lettres, mes visites, la parution de mes livres, les articles de journaux ou mes passages chez Pivot. Ni la stabilitĂ© de ma vie professionnelle, ni la reconnaissance de mon travail littĂ©raire, rien de ce quâelle entendait dire de moi par des tiers ou quâelle pouvait lire dans la presse ne la rassurait tout Ă fait. Certes, elle se rĂ©jouissait de mes succĂšs, en parlait avec ses amis, convenait que mon pĂšre, mort avant de les connaĂźtre, en aurait Ă©tĂ© heureux mais, dans le secret de son cĆur demeurait lâanxiĂ©tĂ© quâavait fait naĂźtre Ă jamais le mauvais Ă©lĂšve du commencement. Ainsi sâexprimait son amour de mĂšre; quand je la taquinais sur les dĂ©lices de lâinquiĂ©tude maternelle, elle rĂ©pondait joliment par une blague Ă la Woody Allen - Que veux-tu, toutes les Juives ne sont pas mĂšres, mais toutes les mĂšres sont juives. Et, aujourdâhui que ma vieille mĂšre juive nâest plus tout Ă fait dans le prĂ©sent, câest de nouveau cette inquiĂ©tude quâexpriment ses yeux quand ils se posent sur son petit dernier de soixante ans. Une inquiĂ©tude qui aurait perdu de son intensitĂ©, une anxiĂ©tĂ© fossile, qui nâest plus que lâhabitude dâelle-mĂȘme, mais qui demeure suffisamment vivace pour que Maman me demande, sa main posĂ©e sur la mienne, au moment oĂč je la quitte - Tu as un appartement, Ă Paris ? 3. Donc, jâĂ©tais un mauvais Ă©lĂšve. Chaque soir de mon enfance, je rentrais Ă la maison poursuivi par lâĂ©cole. Mes carnets disaient la rĂ©probation de mes maĂźtres. Quand je nâĂ©tais pas le dernier de ma classe, câest que jâen Ă©tais lâavant-dernier. Champagne ! FermĂ© Ă lâarithmĂ©tique dâabord, aux mathĂ©matiques ensuite, profondĂ©ment dysorthographique, rĂ©tif Ă la mĂ©morisation des dates et Ă la localisation des lieux gĂ©ographiques, inapte Ă lâapprentissage des langues Ă©trangĂšres, rĂ©putĂ© paresseux leçons non apprises, travail non fait, je rapportais Ă la maison des rĂ©sultats pitoyables que ne rachetaient ni la musique, ni le sport, ni dâailleurs aucune activitĂ© parascolaire. - Tu comprends ? Est-ce que seulement tu comprends ce que je tâexplique ? Je ne comprenais pas. Cette inaptitude Ă comprendre remontait si loin dans mon enfance que la famille avait imaginĂ© une lĂ©gende pour en dater les origines mon apprentissage de lâalphabet. Jâai toujours entendu dire quâil mâavait fallu une annĂ©e entiĂšre pour retenir la lettre a. La lettre a, en un an. Le dĂ©sert de mon ignorance commençait au-delĂ de lâinfranchissable b. - Pas de panique, dans vingt-six ans il possĂ©dera parfaitement son alphabet. Ainsi ironisait mon pĂšre pour distraire ses propres craintes. Bien des annĂ©es plus tard, comme je redoublais ma terminale Ă la poursuite dâun baccalaurĂ©at qui mâĂ©chappait obstinĂ©ment, il aura cette formule - Ne tâinquiĂšte pas, mĂȘme pour le bac on finit par acquĂ©rir des automatismes⊠Ou, en septembre 1968, ma licence de lettres enfin en poche - Il tâaura fallu une rĂ©volution pour la licence, doit-on craindre une guerre mondiale pour lâagrĂ©gation ? Cela dit sans mĂ©chancetĂ© particuliĂšre. CâĂ©tait notre forme de connivence. Nous avons assez vite choisi de sourire, mon pĂšre et moi. Mais revenons Ă mes dĂ©buts. Dernier-nĂ© dâune fratrie de quatre, jâĂ©tais un cas dâespĂšce. Mes parents nâavaient pas eu lâoccasion de sâentraĂźner avec mes aĂźnĂ©s, dont la scolaritĂ©, pour nâĂȘtre pas exceptionnellement brillante, sâĂ©tait dĂ©roulĂ©e sans heurt. JâĂ©tais un objet de stupeur, et de stupeur constante car les annĂ©es passaient sans apporter la moindre amĂ©lioration Ă mon Ă©tat dâhĂ©bĂ©tude scolaire. Les bras mâen tombent », Je nâen reviens pas », me sont des exclamations familiĂšres, associĂ©es Ă des regards dâadulte oĂč je vois bien que mon incapacitĂ© Ă assimiler quoi que ce soit creuse un abĂźme dâincrĂ©dulitĂ©. Apparemment, tout le monde comprenait plus vite que moi. - Tu es complĂštement bouchĂ© ! Un aprĂšs-midi de lâannĂ©e du bac une des annĂ©es du bac, mon pĂšre me donnant un cours de trigonomĂ©trie dans la piĂšce qui nous servait de bibliothĂšque, notre chien se coucha en douce sur le lit, derriĂšre nous. RepĂ©rĂ©, il fut sĂšchement virĂ© - Dehors, le chien, dans ton fauteuil ! Cinq minutes plus tard, le chien Ă©tait de nouveau sur le lit. Il avait juste pris le soin dâaller chercher la vieille couverture qui protĂ©geait son fauteuil et de se coucher sur elle. Admiration gĂ©nĂ©rale, bien sĂ»r, et justifiĂ©e quâun animal pĂ»t associer une interdiction Ă lâidĂ©e abstraite de propretĂ© et en tirer la conclusion quâil fallait faire son lit pour jouir de la compagnie des maĂźtres, chapeau, Ă©videmment, un authentique raisonnement ! Ce fut un sujet de conversation familiale qui traversa les Ăąges. Personnellement, jâen tirai lâenseignement que mĂȘme le chien de la maison pigeait plus vite que moi. Je crois bien lui avoir murmurĂ© Ă lâoreille - Demain, câest toi qui vas au bahut, lĂšche-cul. 4. Deux messieurs dâun certain Ăąge se promĂšnent au bord du Loup, leur riviĂšre dâenfance. Deux frĂšres. Mon frĂšre Bernard et moi. Un demi-siĂšcle plus tĂŽt, ils plongeaient dans cette transparence. Ils nageaient parmi les chevesnes que leur chahut nâeffrayait pas. La familiaritĂ© des poissons donnait Ă penser que ce bonheur durerait toujours. La riviĂšre coulait entre des falaises. Quand les deux frĂšres la suivaient jusquâĂ la mer, tantĂŽt portĂ©s par le courant tantĂŽt crapahutant sur les rochers, il leur arrivait de se perdre de vue. Pour se retrouver, ils avaient appris Ă siffler entre leurs doigts. De longues stridulations qui se rĂ©percutaient contre les parois rocheuses. Aujourdâhui lâeau a baissĂ©, les poissons ont disparu, une mousse glaireuse et stagnante dit la victoire du dĂ©tergent sur la nature. Ne demeure de notre enfance que le chant des cigales et la chaleur rĂ©sineuse du soleil. Et puis, nous savons toujours siffler entre nos doigts; nous ne nous sommes jamais perdus dâoreille. Jâannonce Ă Bernard que je songe Ă Ă©crire un livre concernant lâĂ©cole; non pas lâĂ©cole qui change dans la sociĂ©tĂ© qui change, comme a changĂ© cette riviĂšre, mais, au cĆur de cet incessant bouleversement, sur ce qui ne change pas, justement, sur une permanence dont je nâentends jamais parler la douleur partagĂ©e du cancre, des parents et des professeurs, lâinteraction de ces chagrins dâĂ©cole. - Vaste programme⊠Et comment vas-tu tây prendre ? - En te cuisinant, par exemple. Quels souvenirs gardes-tu de ma propre nullitĂ©, disons⊠en math ? Mon frĂšre Bernard Ă©tait le seul membre de la famille Ă pouvoir mâaider dans mon travail scolaire sans que je me verrouille comme une huĂźtre. Nous avons partagĂ© la mĂȘme chambre jusquâĂ mon entrĂ©e en cinquiĂšme, oĂč je fus mis en pension. - En math ? Ăa a commencĂ© avec lâarithmĂ©tique, tu sais ! Un jour je tâai demandĂ© quoi faire dâune fraction que tu avais sous les yeux. Tu mâas rĂ©pondu automatiquement Il faut la rĂ©duire au dĂ©nominateur commun. » Il nây avait quâune fraction, donc un seul dĂ©nominateur, mais tu nâen dĂ©mordais pas Faut la rĂ©duire au dĂ©nominateur commun ! » Comme jâinsistais RĂ©flĂ©chis un peu, Daniel il nây a lĂ quâune seule fraction, donc un seul dĂ©nominateur », tu tâes foutu en rogne Câest le prof qui lâa dit; les fractions, faut les rĂ©duire au dĂ©nominateur commun ! » Et les deux messieurs de sourire, le long de leur promenade. Tout cela est trĂšs loin derriĂšre eux. Lâun dâeux a Ă©tĂ© professeur pendant vingt-cinq ans deux mille cinq cents Ă©lĂšves, Ă peu prĂšs, dont un certain nombre en grande difficultĂ© », selon lâexpression consacrĂ©e. Et tous deux sont pĂšres de famille. Le prof a dit que⊠», ils connaissent. Lâespoir placĂ© par le cancre dans la litanie, oui⊠Les mots du professeur ne sont que des bois flottants auxquels le mauvais Ă©lĂšve sâaccroche sur une riviĂšre dont le courant lâentraĂźne vers les grandes chutes. Il rĂ©pĂšte ce quâa dit le prof. Pas pour que ça ait du sens, pas pour que la rĂšgle sâincarne, non, pour ĂȘtre tirĂ© dâaffaire, momentanĂ©ment, pour quâ on me lĂąche ». Ou quâon mâaime. Ă tout prix. - Un livre de plus sur lâĂ©cole, alors ? Tu trouves quâil nây en a pas assez ? - Pas sur lâĂ©cole ! Tout le monde sâoccupe de lâĂ©cole, Ă©ternelle querelle des anciens et des modernes ses programmes, son rĂŽle social, ses finalitĂ©s, lâĂ©cole dâhier, celle de demain⊠Non, un livre sur le cancre ! Sur la douleur de ne pas comprendre, et ses dĂ©gĂąts collatĂ©raux. - Tu en as bavĂ© tant que ça ? - Peux-tu me dire autre chose sur le cancre que jâĂ©tais ? - Tu te plaignais de ne pas avoir de mĂ©moire. Les leçons que je te faisais apprendre le soir sâĂ©vaporaient dans la nuit. Le lendemain matin tu avais tout oubliĂ©. Le fait est. Je nâimprimais pas, comme disent les jeunes gens dâaujourdâhui. Je ne captais ni nâimprimais. Les mots les plus simples perdaient leur substance dĂšs quâon me demandait de les envisager comme objet de connaissance. Si je devais apprendre une leçon sur le massif du Jura, par exemple plus quâun exemple, câest, en lâoccurrence, un souvenir trĂšs prĂ©cis, ce petit mot de deux syllabes se dĂ©composait aussitĂŽt jusquâĂ perdre tout rapport avec la Franche-ComtĂ©, lâAin, lâhorlogerie, les vignobles, les pipes, lâaltitude, les vaches, les rigueurs de lâhiver, la suisse frontaliĂšre, le massif alpin ou la simple montagne. Il ne reprĂ©sentait plus rien. Jura, me disais-je, Jura ? Jura⊠Et je rĂ©pĂ©tais le mot, inlassablement, comme un enfant qui nâen finit pas de mĂącher, mĂącher et ne pas avaler, rĂ©pĂ©ter et ne pas assimiler, jusquâĂ la totale dĂ©composition du goĂ»t et du sens, mĂącher, rĂ©pĂ©ter, Jura, Jura, jura, jura, jus, rat, jus, ra ju ra ju ra jurajurajura, jusquâĂ ce que le mot devienne une masse sonore indĂ©finie, sans le plus petit reliquat de sens, un bruit pĂąteux dâivrogne dans une cervelle spongieuse⊠Câest ainsi quâon sâendort sur une leçon de gĂ©ographie. - Tu prĂ©tendais dĂ©tester les majuscules. Ah ! Terribles sentinelles, les majuscules ! Il me semblait quâelles se dressaient entre les noms propres et moi pour mâen interdire la frĂ©quentation. Tout mot frappĂ© dâune majuscule Ă©tait vouĂ© Ă lâoubli instantanĂ© villes, fleuves, batailles, hĂ©ros, traitĂ©s, poĂštes, galaxies, thĂ©orĂšmes, interdits de mĂ©moire pour cause de majuscule tĂ©tanisante. Halte lĂ , sâexclamait la majuscule, on ne franchit pas la porte de ce nom, il est trop propre, on nâen est pas digne, on est un crĂ©tin ! PrĂ©cision de Bernard, le long de notre chemin - Un crĂ©tin minuscule ! Rire des deux frĂšres. - Et plus tard, rebelote avec les langues Ă©trangĂšres je ne pouvais pas mâĂŽter de lâidĂ©e quâil sây disait des choses trop intelligentes pour moi. - Ce qui te dispensait dâapprendre tes listes de vocabulaire. - Les mots dâanglais Ă©taient aussi volatils que les noms propres⊠- Tu te racontais des histoires, en somme. Oui, câest le propre des cancres, ils se racontent en boucle lâhistoire de leur cancrerie je suis nul, je nây arriverai jamais, mĂȘme pas la peine dâessayer, câest foutu dâavance, je vous lâavais bien dit, lâĂ©cole nâest pas faite pour moi⊠LâĂ©cole leur paraĂźt un club trĂšs fermĂ© dont ils sâinterdisent lâentrĂ©e. Avec lâaide de quelques professeurs, parfois. Deux messieurs dâun certain Ăąge se promĂšnent le long dâune riviĂšre. En bout de promenade ils tombent sur un plan dâeau cernĂ© de roseaux et de galets. Bernard demande - Tu es toujours aussi bon, en ricochets ? 5. Bien entendu se pose la question de la cause originelle. DâoĂč venait ma cancrerie ? Enfant de bourgeoisie dâĂtat, issu dâune famille aimante, sans conflit, entourĂ© dâadultes responsables qui mâaidaient Ă faire mes devoirs⊠PĂšre polytechnicien, mĂšre au foyer, pas de divorce, pas dâalcooliques, pas de caractĂ©riels, pas de tares hĂ©rĂ©ditaires, trois frĂšres bacheliers des matheux, bientĂŽt deux ingĂ©nieurs et un officier, rythme familial rĂ©gulier, nourriture saine, bibliothĂšque Ă la maison, culture ambiante conforme au milieu et Ă lâĂ©poque pĂšre et mĂšre nĂ©s avant 1914 peinture jusquâaux impressionnistes, poĂ©sie jusquâĂ MallarmĂ©, musique jusquâĂ Debussy, romans russes, lâinĂ©vitable pĂ©riode Teilhard de Chardin, Joyce et Cioran pour toute audace⊠Propos de table calmes, rieurs et cultivĂ©s. Et pourtant, un cancre. Pas dâexplication non plus Ă tirer de lâhistorique familial. Câest une progression sociale en trois gĂ©nĂ©rations grĂące Ă lâĂ©cole laĂŻque, gratuite et obligatoire, ascension rĂ©publicaine en somme, victoire Ă la Jules Ferry⊠Un autre Jules, lâoncle de mon pĂšre, lâOncle, Jules Pennacchioni, mena au certificat dâĂ©tudes les enfants de GuargualĂ© et de Pila-Canale, les villages corses de la famille; on lui doit des gĂ©nĂ©rations dâinstituteurs, de facteurs, de gendarmes, et autres fonctionnaires de la France coloniale ou mĂ©tropolitaine⊠peut-ĂȘtre aussi quelques bandits, mais il en aura fait des lecteurs. LâOncle, dit-on, faisait faire des dictĂ©es et des exercices de calcul Ă tout le monde et en toutes circonstances; on dit aussi quâil allait jusquâĂ enlever les enfants que leurs parents obligeaient Ă sĂ©cher lâĂ©cole pendant la cueillette des chĂątaignes. Il les rĂ©cupĂ©rait dans le maquis, les ramenait chez lui et prĂ©venait le pĂšre esclavagiste - Je te rendrai ton garçon quand il aura son certificat ! Si câest une lĂ©gende, je lâaime. Je ne crois pas quâon puisse concevoir autrement le mĂ©tier de professeur. Tout le mal quâon dit de lâĂ©cole nous cache le nombre dâenfants quâelle a sauvĂ©s des tares, des prĂ©jugĂ©s, de la morgue, de lâignorance, de la bĂȘtise, de la cupiditĂ©, de lâimmobilitĂ© ou du fatalisme des familles. Tel Ă©tait lâOncle. Pourtant, trois gĂ©nĂ©rations plus tard, moi, le cancre ! La honte de lâOncle, sâil avait su⊠Par bonheur, il mourut avant de me voir naĂźtre. Non seulement mes antĂ©cĂ©dents mâinterdisaient toute cancrerie mais, dernier reprĂ©sentant dâune lignĂ©e de plus en plus diplĂŽmĂ©e, jâĂ©tais socialement programmĂ© pour devenir le fleuron de la famille polytechnicien ou normalien, Ă©narque Ă©videmment, la Cour des comptes, un ministĂšre, va savoir⊠On ne pouvait espĂ©rer moins. LĂ -dessus, un mariage efficace et la mise au monde dâenfants destinĂ©s dĂšs le berceau Ă la taupe de Louis-le-Grand et propulsĂ©s vers le trĂŽne de lâĂlysĂ©e ou la direction dâun consortium mondial de la cosmĂ©tique. La routine du darwinisme social, la reproduction des Ă©lites⊠Eh bien non, un cancre. Un cancre sans fondement historique, sans raison sociologique, sans dĂ©samour un cancre en soi. Un cancre Ă©talon. Une unitĂ© de mesure. Pourquoi ? La rĂ©ponse gĂźt peut-ĂȘtre dans le cabinet des psychologues, mais ce nâĂ©tait pas encore lâĂ©poque du psychologue scolaire envisagĂ© comme substitut familial. On faisait avec les moyens du bord. Bernard, de son cĂŽtĂ©, proposait son explication - Ă six ans, tu es tombĂ© dans la poubelle municipale de Djibouti. - Six ans ? LâannĂ©e du a ? - Oui. CâĂ©tait une dĂ©charge Ă ciel ouvert, en fait. Tu y es tombĂ© du haut dâun mur. Je ne me rappelle pas combien de temps tu y as macĂ©rĂ©. Tu avais disparu, on te cherchait partout, et tu te dĂ©battais lĂ -dedans sous un soleil qui devait avoisiner les soixante degrĂ©s. Je prĂ©fĂšre ne pas imaginer Ă quoi ça ressemblait. Lâimage de la poubelle, tout compte fait, convient assez Ă ce sentiment de dĂ©chet que ressent lâĂ©lĂšve perdu pour lâĂ©cole. Poubelle » est dâailleurs un terme que jâai entendu prononcer plusieurs fois pour qualifier ces boĂźtes privĂ©es hors contrat qui acceptent Ă quel prix ? de recueillir les rebuts du collĂšge. Jây ai vĂ©cu de la cinquiĂšme Ă la premiĂšre, pensionnaire. Et parmi tous les professeurs que jây ai subis, quatre mâont sauvĂ©. - Quand on tâa sorti de ce tas dâordures, tu as fait une septicĂ©mie; on tâa piquĂ© Ă la pĂ©nicilline pendant des mois. Ăa te faisait un mal de chien, tu mourais de trouille. Quand lâinfirmier se pointait on passait des heures Ă te chercher dans la maison. Un jour tu tâes cachĂ© dans une armoire qui tâest tombĂ©e dessus. Peur de la piqĂ»re, voilĂ une mĂ©taphore parlante toute ma scolaritĂ© passĂ©e Ă fuir des professeurs envisagĂ©s comme des Diafoirus armĂ©s de seringues gigantesques et chargĂ©s de mâinoculer cette brĂ»lure Ă©paisse, la pĂ©nicilline des annĂ©es cinquante â dont je me souviens trĂšs bien â, une sorte de plomb fondu quâils injectaient dans un corps dâenfant. En tout cas, oui, la peur fut bel et bien la grande affaire de ma scolaritĂ©; son verrou. Et lâurgence du professeur que je devins fut de soigner la peur de mes plus mauvais Ă©lĂšves pour faire sauter ce verrou, que le savoir ait une chance de passer. 6. Je fais un rĂȘve. Pas un rĂȘve dâenfant, un rĂȘve dâaujourdâhui, pendant que jâĂ©cris ce livre. Juste aprĂšs le chapitre prĂ©cĂ©dent, Ă vrai dire. Je suis assis, en pyjama, au bord de mon lit. De gros chiffres en plastique, comme ceux avec lesquels jouent les petits enfants, sont Ă©parpillĂ©s sur le tapis, devant moi. Je dois mettre ces chiffres en ordre ». Câest lâĂ©noncĂ©. LâopĂ©ration me paraĂźt facile, je suis content. Je me penche et tends les bras vers ces chiffres. Et je mâaperçois que mes mains ont disparu. Il nây a plus de mains au bout de mon pyjama. Mes manches sont vides. Ce nâest pas la disparition de mes mains qui mâaffole, câest de ne pas pouvoir atteindre ces chiffres pour les mettre en ordre. Ce que jâaurais su faire. 7. Pourtant, extĂ©rieurement, sans ĂȘtre agitĂ©, jâĂ©tais un enfant vif et joueur. Habile aux billes et aux osselets, imbattable au ballon prisonnier, champion du monde de polochon, je jouais. PlutĂŽt bavard et rieur, farceur mĂȘme, je me faisais des amis Ă tous les Ă©tages de la classe, des cancres certes, mais des tĂȘtes de sĂ©rie aussi â je nâavais pas de prĂ©jugĂ©s. Plus que tout, certains professeurs me reprochaient cette gaietĂ©. CâĂ©tait ajouter lâinsolence Ă la nullitĂ©. La moindre des politesses, pour un cancre, câest dâĂȘtre discret mort-nĂ© serait lâidĂ©al. Seulement, ma vitalitĂ© mâĂ©tait vitale, si je puis dire. Le jeu me sauvait du chagrin qui mâenvahissait dĂšs que je retombais dans ma honte solitaire. Mon Dieu, cette solitude du cancre dans la honte de ne jamais faire ce quâil faut ! Et cette envie de fuir⊠Jâai ressenti trĂšs tĂŽt lâenvie de fuir. Pour oĂč ? Assez confus. Fuir de moi-mĂȘme, disons, et pourtant en moi-mĂȘme. Mais un moi qui aurait Ă©tĂ© acceptable par les autres. Câest sans doute Ă cette envie de fuir que je dois lâĂ©trange Ă©criture qui prĂ©cĂ©da mon Ă©criture. Au lieu de former les lettres de lâalphabet, je dessinais des petits bonshommes qui sâenfuyaient en marge pour sây constituer en bande. Je mâappliquais, pourtant, au dĂ©but, jâourlais mes lettres tant bien que mal, mais peu Ă peu les lettres se mĂ©tamorphosaient dâelles-mĂȘmes en ces petits ĂȘtres sautillants et joyeux qui sâen allaient folĂątrer ailleurs, idĂ©ogrammes de mon besoin de vivre Aujourdâhui encore jâutilise ces bonshommes dans mes dĂ©dicaces. Ils me sont prĂ©cieux pour couper Ă la recherche de la platitude distinguĂ©e quâon se doit dâĂ©crire sur la page de garde des services de presse. Câest la bande de mon enfance, je lui reste fidĂšle. 8. Adolescent, jâai rĂȘvĂ© dâune bande plus rĂ©elle. Ce nâĂ©tait pas lâĂ©poque, ce nâĂ©tait pas de mon milieu, mon environnement ne mâen donnait pas la possibilitĂ©, mais aujourdâhui encore, je le dis rĂ©solument, si jâavais eu lâoccasion de me constituer en bande, je lâaurais fait. Et avec quelle joie ! Mes camarades de jeu ne me suffisaient pas. Je nâexistais pour eux quâĂ la rĂ©crĂ©ation; en classe je me sentais compromettant. Ah ! me fondre dans une bande oĂč la scolaritĂ© nâaurait comptĂ© pour rien, quel rĂȘve ! Ce qui fait lâattrait de la bande ? Sây dissoudre avec la sensation de sây affirmer. La belle illusion dâidentitĂ© ! Tout pour oublier ce sentiment dâĂ©trangetĂ© absolue Ă lâunivers scolaire, et fuir ces regards dâadulte dĂ©dain. Tellement convergents, ces regards ! Opposer un sentiment de communautĂ© Ă cette perpĂ©tuelle solitude, un ailleurs Ă cet ici, un territoire Ă cette prison. Quitter lâĂźle du cancre Ă tout prix, fĂ»t-ce sur un bateau de pirates oĂč ne rĂ©gnerait que la loi du poing et qui mĂšnerait, au mieux, en prison. Je les sentais tellement plus forts que moi, les autres, les professeurs, les adultes, et dâune force tellement plus Ă©crasante que le poing, si admise, si lĂ©gale, quâil mâarrivait dâen Ă©prouver un besoin de vengeance proche de lâobsession. Quatre dĂ©cennies plus tard, lâexpression avoir la haine » ne me surprit pas quand elle apparut dans la bouche de certains adolescents. MultipliĂ©e par quantitĂ© de facteurs nouveaux, sociologiques, culturels, Ă©conomiques, elle exprimait encore ce besoin de vengeance qui mâavait Ă©tĂ© si familier. Par bonheur, mes camarades de jeu nâĂ©taient pas de ceux qui se constituent en bande, et je nâĂ©tais originaire dâaucune citĂ©. Je fus donc une bande de jeunes Ă moi tout seul, comme dit la chanson de Renaud, une bande bien modeste, oĂč je pratiquais en solitaire des reprĂ©sailles plutĂŽt sournoises. Ces langues de bĆufs, par exemple une centaine, prĂ©levĂ©es nuitamment aux conserves de la cantine et que jâavais clouĂ©es Ă la porte dâun intendant parce quâil nous les servait deux fois par semaine et que nous les retrouvions le lendemain dans nos assiettes si nous ne les avions pas mangĂ©es. Ou ce hareng saur ficelĂ© au pot dâĂ©chappement de la toute neuve voiture dâun professeur dâanglais câĂ©tait une Ariane, je me la rappelle, le flanc des pneus blanc comme des chaussures de maquereauâŠ, qui se mit Ă puer inexplicablement le poisson grillĂ© au point que, les premiers jours, son propriĂ©taire lui- mĂȘme empestait la poiscaille en entrant dans la classe. Ou encore cette trentaine de poules, chipĂ©es dans les fermes avoisinant mon pensionnat de montagne, pour remplir la chambre du surveillant gĂ©nĂ©ral pendant toute la durĂ©e du week-end oĂč il mâavait consignĂ©. Quel magnifique poulailler devint cette piaule en trois jours seulement fientes et plumes collĂ©es, et la paille pour faire plus vrai, et les Ćufs cassĂ©s un peu partout, et le maĂŻs gĂ©nĂ©reusement distribuĂ© par lĂ -dessus ! Sans parler de lâodeur ! Ah, la jolie fĂȘte quand le chef des pions, ouvrant benoĂźtement la porte de sa chambre, libĂ©ra dans les couloirs les prisonniĂšres affolĂ©es que chacun se mit Ă poursuivre pour son propre compte ! CâĂ©tait idiot, bien sĂ»r, idiot, mĂ©chant, rĂ©prĂ©hensible, impardonnable⊠Et inefficace, avec ça le genre de sĂ©vices qui nâamĂ©liore pas le caractĂšre du corps enseignant⊠Pourtant, je mourrai sans arriver Ă regretter mes poules, mon hareng et mes pauvres bĆufs Ă la langue tranchĂ©e. Avec mes petits bonshommes fous, ils faisaient partie de ma bande. 9. Une constante pĂ©dagogique Ă de rares exceptions prĂšs, le vengeur solitaire ou le chahuteur sournois, câest une question de point de vue ne se dĂ©nonce jamais. Si un autre que lui a fait le coup, il ne le dĂ©nonce pas davantage. SolidaritĂ© ? Pas sĂ»r. Une sorte de voluptĂ©, plutĂŽt, Ă voir lâautoritĂ© sâĂ©puiser en enquĂȘtes stĂ©riles. Que tous les Ă©lĂšves soient punis privĂ©s de ceci ou de cela jusquâĂ ce que le coupable se livre ne lâĂ©meut pas. Bien au contraire, on lui fournit par lĂ lâoccasion de se sentir partie prenante de la communautĂ©, enfin ! Il sâassocie Ă tous pour juger dĂ©gueulasse » de faire payer » tant dâ innocents » Ă la place dâun seul coupable ». StupĂ©fiante sincĂ©ritĂ© ! Le fait quâil soit le coupable en question nâentre plus, Ă ses yeux, en ligne de compte. En punissant tout le monde lâautoritĂ© lui a permis de changer de registre nous ne sommes plus dans lâordre des faits, qui regarde lâenquĂȘte, mais sur le terrain des principes; or, en bon adolescent quâil est, lâĂ©quitĂ© est un principe sur lequel il ne transige pas. - Ils ne trouvent pas qui câest, alors ils nous font tous payer, câest dĂ©gueulasse ! Quâon le traite de lĂąche, de voleur, de menteur ou de quoi que ce soit dâautre, quâun procureur tonitruant dĂ©clare publiquement tout le mĂ©pris oĂč il tient les affreux de son espĂšce qui nâont pas le courage de leurs actes » ne le touche guĂšre. Dâabord parce quâil nâentend lĂ que la confirmation de ce quâon lui a mille fois rĂ©pĂ©tĂ© et quâil est dâaccord sur ce point avec le procureur câest mĂȘme un plaisir rare, cet accord secret Oui, tu as raison, je suis bien le mĂ©chant que tu dis, pire mĂȘme, si tu savais⊠» et ensuite parce que le courage dâaller accrocher les trois soutanes du prĂ©fet de discipline au sommet du paratonnerre, par exemple, ce nâest pas le procureur qui lâa eu, ni aucun autre Ă©lĂšve ici prĂ©sent, câest bien lui, et lui seul, au plus noir de la nuit, lui dans sa nocturne et dĂ©sormais glorieuse solitude. Pendant quelques heures, les soutanes ont fait au collĂšge un noir drapeau de pirate et personne, jamais, ne saura qui a hissĂ© ce pavillon grotesque. Et si on accuse quelquâun dâautre Ă sa place, ma foi, il se tait encore, car il connaĂźt son monde et sait trĂšs bien avec Claudel, quâil ne lira pourtant jamais quâ on peut aussi mĂ©riter lâinjustice ». Il ne se dĂ©nonce pas. Câest quâil sâest fait une raison de sa solitude et quâil a enfin cessĂ© dâavoir peur. Il ne baisse plus les yeux. Regardez-le, il est le coupable au regard candide. Il a enfoui dans son silence ce plaisir unique personne ne saura, jamais ! Quand on se sent de nulle part, on a tendance Ă se faire des serments Ă soi- mĂȘme. Mais ce quâil Ă©prouve, par-dessus tout, câest la joie sombre dâĂȘtre devenu incomprĂ©hensible aux nantis du savoir qui lui reprochent de ne rien comprendre Ă rien. Il sâest dĂ©couvert une aptitude, en somme faire peur Ă ceux qui lâeffrayaient; il en jouit intensĂ©ment. Personne ne sait ce dont il est capable, et câest bon. La naissance de la dĂ©linquance, câest lâinvestissement secret de toutes les facultĂ©s de lâintelligence dans la ruse. 10. Mais on se ferait une fausse idĂ©e de lâĂ©lĂšve que jâĂ©tais si on sâen tenait Ă ces reprĂ©sailles clandestines. Dâailleurs, les trois soutanes, ce nâĂ©tait pas moi. Le cancre joyeux, ourdissant nuitamment des coups de main vengeurs, lâinvisible Zorro des chĂątiments enfantins, jâaimerais pouvoir mâen tenir Ă cette image dâĂpinal, seulement jâĂ©tais aussi â et surtout â un gosse prĂȘt Ă toutes les compromissions pour un regard dâadulte bienveillant. QuĂ©mander en douce lâassentiment des professeurs et coller Ă tous les conformismes oui, monsieur, vous avez raison, oui⊠hein, monsieur, que je ne suis pas si bĂȘte, pas si mĂ©chant, pas si dĂ©cevant, pas si⊠Oh ! lâhumiliation quand lâautre me renvoyait, dâune phrase sĂšche, Ă mon indignitĂ©. Oh ! lâabject sentiment de bonheur quand, au contraire, il y allait de deux mots vaguement gentils que jâengrangeais aussitĂŽt comme un trĂ©sor dâhumanité⊠Et comme je me prĂ©cipitais, le soir mĂȘme, pour en parler Ă mes parents Jâai eu une bonne conversation avec monsieur Untel⊠» comme sâil sâagissait dâavoir une bonne conversation, devait se dire mon pĂšre, Ă juste titreâŠ. Longtemps, jâai traĂźnĂ© derriĂšre moi la trace de cette honte. La haine et le besoin dâaffection mâavaient pris tout ensemble dĂšs mes premiers Ă©checs. Il sâagissait dâamadouer lâogre scolaire. Tout faire pour quâil ne me dĂ©vore pas le cĆur. Collaborer, par exemple, au cadeau dâanniversaire de ce professeur de sixiĂšme qui, pourtant, notait mes dictĂ©es nĂ©gativement Moins 38, Pennacchioni, la tempĂ©rature est de plus en plus basse ! » Me creuser la tĂȘte pour choisir ce qui ferait vraiment plaisir Ă ce salaud, organiser la quĂȘte parmi les Ă©lĂšves et fournir moi-mĂȘme le complĂ©ment, vu que le prix de lâaffreuse merveille dĂ©passait le montant de la cagnotte. Il y avait des coffres-forts dans les maisons bourgeoises de lâĂ©poque. Jâentrepris de crocheter celui de mes parents pour participer au cadeau de mon tortionnaire. CâĂ©tait un de ces petits coffres sombres et trapus, oĂč dorment les secrets de famille. Une clef, une molette Ă chiffres, une autre Ă lettres. Je savais oĂč mes parents rangeaient la clef mais il me fallut plusieurs nuits pour trouver la combinaison. Molette, clef, porte close. Molette, clef, porte close. Porte close. Porte close. On se dit quâon nây arrivera jamais. Et voilĂ que soudain, dĂ©clic, la porte sâouvre ! On en reste sidĂ©rĂ©. Une porte ouverte sur le monde secret des adultes. Secrets bien sages en lâoccurrence quelques obligations, je suppose, des emprunts russes qui dormaient lĂ en espĂ©rant leur rĂ©surrection, le pistolet dâordonnance dâun grand-oncle, dont le chargeur Ă©tait plein mais dont on avait limĂ© le percuteur, et de lâargent aussi, pas beaucoup, quelques billets, dâoĂč je prĂ©levai la dĂźme nĂ©cessaire au financement du cadeau. Voler pour acheter lâaffection des adultes⊠Ce nâĂ©tait pas exactement du vol et ça nâacheta Ă©videmment aucune affection. Le pot aux roses fut dĂ©couvert lorsque, durant cette mĂȘme annĂ©e, jâoffris Ă ma mĂšre un de ces affreux jardins japonais qui Ă©taient alors Ă la mode et qui coĂ»taient les yeux de la tĂȘte. LâĂ©vĂ©nement eut trois consĂ©quences ma mĂšre pleura ce qui Ă©tait rare, persuadĂ©e dâavoir mis au monde un perceur de coffres le seul domaine oĂč son dernier-nĂ© manifestait une indiscutable prĂ©cocitĂ©, on me mit en pension, et ma vie durant je fus incapable de faucher quoi que ce soit, mĂȘme quand le vol devint culturellement Ă la mode chez les jeunes gens de ma gĂ©nĂ©ration. 11. Ă tous ceux qui aujourdâhui imputent la constitution de bandes au seul phĂ©nomĂšne des banlieues, je dis vous avez raison, oui, le chĂŽmage, oui, la concentration des exclus, oui, les regroupements ethniques, oui, la tyrannie des marques, la famille monoparentale, oui, le dĂ©veloppement dâune Ă©conomie parallĂšle et les trafics en tout genre, oui, oui, oui⊠Mais gardons-nous de sous-estimer la seule chose sur laquelle nous pouvons personnellement agir et qui, elle, date de la nuit des temps pĂ©dagogiques la solitude et la honte de lâĂ©lĂšve qui ne comprend pas, perdu dans un monde oĂč tous les autres comprennent. Nous seuls pouvons le sortir de cette prison-lĂ , que nous soyons ou non formĂ©s pour cela. Les professeurs qui mâont sauvĂ© et qui ont fait de moi un professeur nâĂ©taient pas formĂ©s pour ça. Ils ne se sont pas prĂ©occupĂ©s des origines de mon infirmitĂ© scolaire. Ils nâont pas perdu de temps Ă en chercher les causes et pas davantage Ă me sermonner. Ils Ă©taient des adultes confrontĂ©s Ă des adolescents en pĂ©ril. Ils se sont dit quâil y avait urgence. Ils ont plongĂ©. Ils mâont ratĂ©. Ils ont plongĂ© de nouveau, jour aprĂšs jour, encore et encore⊠Ils ont fini par me sortir de lĂ . Et beaucoup dâautres avec moi. Ils nous ont littĂ©ralement repĂȘchĂ©s. Nous leur devons la vie. 12. Je fouille le fatras de mes vieux papiers Ă la recherche de mes bulletins scolaires et de mes diplĂŽmes, et je tombe sur une lettre conservĂ©e par ma mĂšre. Elle est datĂ©e de fĂ©vrier 1959. Jâavais quatorze ans depuis trois mois. JâĂ©tais en quatriĂšme. Je lui Ă©crivais de ma premiĂšre pension Ma chĂšre Maman, Moi aussi jâai vu mes notes, je suis Ă©cĆurĂ©, jâen ai plein le dot [sic], quand on en est venu au point de travailler 2 h sans arrĂȘt pendant une Ă©tude pour rĂ©colter un 1 Ă un devoir dâalgĂšbre que lâon croulait [sic] bon il y a de quoi ĂȘtre dĂ©couragĂ©, aussi ais-je [sic] tout lĂąchĂ© [sic] pour rĂ©viser mes examens et mon 4 en application explique sĂ»rement la rĂ©vision de mon examen de gĂ©ologie pendant mon cour [sic] de math, [etc.] Je ne suis pas assez intelligent et travailleur pour continuer mes Ă©tudes. Ăa ne mâintĂ©resse pas, jâattrape mal au crĂąne [sic] Ă rester enfermer [sic] dans la paperasse, je ne comprends [sic] rien Ă lâanglais, Ă lâalgĂšbre, je suis nule [sic] en orthographe, que reste-t-il ? Marie-ThĂ©, coiffeuse de notre village La Colle-sur-Loup, mon amie aĂźnĂ©e depuis ma prime enfance, mâavouait rĂ©cemment que ma mĂšre, sâĂ©panchant sous le casque, lui avait confiĂ© son inquiĂ©tude quant Ă mon avenir, un peu soulagĂ©e, disait- elle, dâavoir obtenu de mes frĂšres la promesse quâils prendraient soin de moi aprĂšs sa disparition et celle de mon pĂšre. Toujours dans la mĂȘme lettre, jâĂ©crivais Vous avez eu trois fils intelligents et travailleurs⊠un autre un cancre, un fĂ©ignant » sic⊠Suivait une Ă©tude comparĂ©e des performances de mes frĂšres et des miennes et une vigoureuse supplique pour quâon arrĂȘte le massacre, quâon me retire de lâĂ©cole et quâon mâenvoie aux colonies » famille de militaires, dans un petit bled [sic] et lĂ se serait [sic] le seul endroit oĂč je serais [sic] heureux » soulignĂ© deux fois. Lâexil, au bout du monde en somme, le pis-aller du rĂȘve, un projet de fuite Ă la Bardamu chez un fils de soldat. Dix ans plus tard, le 30 septembre 1969, je recevais une lettre de mon pĂšre, adressĂ©e au collĂšge oĂč jâexerçais depuis un mois le mĂ©tier de professeur. CâĂ©tait mon premier poste et câĂ©tait sa premiĂšre lettre au fils devenu. Il sortait de lâhĂŽpital, il me disait les douceurs de la convalescence, ses lentes promenades avec notre chien, me donnait des nouvelles de la famille, mâannonçait le possible mariage de ma cousine Ă Stockholm, faisait de discrĂštes allusions Ă un projet de roman dont nous avions parlĂ© ensemble et que je nâai toujours pas Ă©crit, manifestait une vive curiositĂ© Ă lâĂ©gard de ce que mes collĂšgues et moi Ă©changions dans nos propos de table, attendait lâarrivĂ©e par la poste de La loge du gouverneur dâAngelo Rinaldi en pestant contre la grĂšve des postiers, vantait Lâattrape-cĆur de Salinger et Le jardin des dĂ©lices de JosĂ© Cabanis, excusait ma mĂšre de ne pas mâĂ©crire plus fatiguĂ©e que moi de mâavoir soignĂ© », mâannonçait quâil avait prĂȘtĂ© la roue de secours de notre 2 CV Ă mon amie Fanchon Bernard sâest fait un plaisir de la lui changer », et mâembrassait en mâassurant de sa bonne forme. Pas plus quâil ne mâavait menacĂ© dâun avenir calamiteux pendant ma scolaritĂ©, il ne faisait la moindre allusion Ă mon passĂ© de cancre. Sur la plupart des sujets son ton Ă©tait comme Ă lâhabitude pudiquement ironique, et il ne semblait pas considĂ©rer que mon nouvel Ă©tat de professeur mĂ©ritĂąt quâon sâen Ă©tonne, quâon mâen fĂ©licite, ou quâon sâen inquiĂšte pour mes Ă©lĂšves. Bref, mon pĂšre tel quâen lui-mĂȘme, ironiste et sage, dĂ©sireux de bavarder avec moi, Ă distance respectable, de la vie qui se continuait. Jâai lâenveloppe de cette lettre sous les yeux. Aujourdâhui seulement un dĂ©tail me frappe. Il ne sâĂ©tait pas contentĂ© dâĂ©crire mon nom, le nom du collĂšge, celui de la rue et de la ville⊠Il y avait ajoutĂ© la mention professeur. Daniel Pennacchioni professeur au collĂšge⊠Professeur⊠De son Ă©criture si exacte. Il mâaura fallu une existence entiĂšre pour entendre ce hurlement de joie â et ce soupir de soulagement. II - Devenir Jâai douze ans et demi et je nâai rien fait 1. Nous entrons, pendant que jâĂ©cris ces lignes, dans la saison des appels au secours. DĂšs le mois de mars le tĂ©lĂ©phone sonne Ă la maison plus souvent que dâhabitude amis Ă©perdus cherchant une nouvelle Ă©cole pour un enfant en Ă©chec, cousins dĂ©sespĂ©rĂ©s en quĂȘte dâune Ă©niĂšme boĂźte aprĂšs un Ă©niĂšme renvoi, voisins contestant lâefficacitĂ© dâun redoublement, inconnus qui pourtant me connaissent, ils tiennent mon tĂ©lĂ©phone dâUntel⊠Ce sont des appels du soir gĂ©nĂ©ralement, vers la fin du dĂźner, lâheure de la dĂ©tresse. Des appels de mĂšres le plus souvent. De fait rarement le pĂšre, le pĂšre vient aprĂšs, quand il vient, mais Ă lâorigine, au premier coup de tĂ©lĂ©phone, câest toujours la mĂšre, et presque toujours pour le fils. La fille semble plus sage. On est la mĂšre. On est seule Ă la maison, repas expĂ©diĂ©, vaisselle pas faite, le bulletin du garçon Ă©talĂ© devant soi, le garçon enfermĂ© Ă double tour dans sa chambre devant son jeu vidĂ©o, ou dĂ©jĂ dehors, en vadrouille avec sa bande, malgrĂ© une timide interdiction⊠On est seule, la main sur le tĂ©lĂ©phone, on hĂ©site. Expliquer pour la Ă©niĂšme fois le cas du fils, faire une fois de plus lâhistorique de ses Ă©checs, cette fatigue, mon Dieu⊠Et la perspective de lâĂ©puisement Ă venir dĂ©marcher cette annĂ©e encore les Ă©coles qui voudront bien de lui⊠poser une journĂ©e de congĂ© au bureau, au magasin⊠visites aux chefs dâĂ©tablissement⊠barrages des secrĂ©tariats⊠dossiers Ă remplir⊠attente de la rĂ©ponse⊠entretiens⊠avec le fils, sans le fils⊠tests⊠attente des rĂ©sultats⊠documentation⊠incertitudes, cette Ă©cole est-elle meilleure que cette autre ? Car en matiĂšre dâĂ©cole la question de lâexcellence se pose au sommet de lâĂ©chelle comme au fond des abysses, la meilleure Ă©cole pour les meilleurs Ă©lĂšves et la meilleure pour les naufragĂ©s, tout est là ⊠On appelle enfin. On sâexcuse de vous dĂ©ranger, on sait Ă quel point vous devez ĂȘtre sollicitĂ© mais voilĂ on a un garçon qui, vraiment, dont on ne sait plus comment⊠Professeurs, mes frĂšres, je vous en supplie, pensez Ă vos collĂšgues quand, dans le silence de la salle des profs, vous Ă©crivez sur vos bulletins que le troisiĂšme trimestre sera dĂ©terminant ». Sonnerie instantanĂ©e de mon tĂ©lĂ©phone - Le troisiĂšme trimestre, tu parles ! Leur dĂ©cision est dĂ©jĂ prise depuis le dĂ©but, oui. - Le troisiĂšme trimestre, le troisiĂšme trimestre, ça ne lâĂ©meut pas du tout, ce gosse, la menace du troisiĂšme trimestre, il nâa jamais eu un seul trimestre convenable ! - Le troisiĂšme trimestre⊠Comment voulez-vous quâil remonte un pareil handicap en si peu de temps ? Ils savent bien que câest un gruyĂšre, leur troisiĂšme trimestre, avec toutes ces vacances ! - Sâils refusent le passage, cette fois je fais appel ! - De toute façon, aujourdâhui il faut sây prendre de plus en plus tĂŽt pour trouver une Ă©cole⊠Et ça dure jusquâĂ la fin du mois de juin, quand il est avĂ©rĂ© que le troisiĂšme trimestre a bel et bien Ă©tĂ© dĂ©terminant, quâon nâacceptera pas le rejeton dans la classe supĂ©rieure et quâil est effectivement trop tard pour chercher une nouvelle Ă©cole, tout le monde sây Ă©tant pris avant soi, mais que voulez-vous, on a voulu y croire jusquâau bout, on sâest dit que cette fois peut-ĂȘtre le gosse comprendrait, il sâĂ©tait bien repris au troisiĂšme trimestre, si, si, je vous assure, il faisait des efforts, beaucoup moins dâabsences⊠2. Il y a la mĂšre perdue, Ă©puisĂ©e par la dĂ©rive de son enfant, Ă©voquant les effets supposĂ©s des dĂ©sastres conjugaux câest notre sĂ©paration qui lâa⊠depuis la mort de son pĂšre, il nâest plus tout Ă fait⊠Il y a la mĂšre humiliĂ©e par les conseils des amies dont les enfants, eux, marchent bien, ou qui, pire, Ă©vitent le sujet avec une discrĂ©tion presque insultante⊠Il y a la mĂšre furibarde, convaincue que son garçon est depuis toujours lâinnocente victime dâune coalition enseignante, toutes disciplines confondues, ça a commencĂ© trĂšs tĂŽt, Ă la maternelle, il avait une institutrice qui⊠et ça ne sâest pas du tout arrangĂ© au CP, lâinstit, un homme cette fois, Ă©tait pire, et figurez-vous que son professeur de français, en quatriĂšme, lui a⊠Il y a celle qui nâen fait pas une question de personne mais vitupĂšre la sociĂ©tĂ© telle quâelle se dĂ©lite, lâinstitution telle quâelle sombre, le systĂšme tel quâil pourrit, le rĂ©el en somme, tel quâil nâĂ©pouse pas son rĂȘve⊠Il y a la mĂšre furieuse contre son enfant ce garçon qui a tout et ne fait rien, ce garçon qui ne fait rien et veut tout, ce garçon pour qui on a tout fait et qui jamais ne⊠pas une seule fois, vous mâentendez ! Il y a la mĂšre qui nâa pas rencontrĂ© un seul professeur de lâannĂ©e et celle qui a fait leur siĂšge Ă tous⊠Il y a la mĂšre qui vous tĂ©lĂ©phone tout simplement pour que vous la dĂ©barrassiez cette annĂ©e encore dâun fils dont elle ne veut plus entendre parler jusquâĂ lâannĂ©e prochaine mĂȘme date, mĂȘme heure, mĂȘme coup de tĂ©lĂ©phone, et qui le dit On verra lâannĂ©e prochaine, il faut juste lui trouver une Ă©cole dâici lĂ . » Il y a la mĂšre qui craint la rĂ©action du pĂšre Cette fois mon mari ne le supportera pas » on a cachĂ© la plupart des bulletins de notes au mari en question⊠Il y a la mĂšre qui ne comprend pas ce fils si diffĂ©rent de lâautre, qui sâefforce de ne pas lâaimer moins, qui sâingĂ©nie Ă demeurer la mĂȘme mĂšre pour ses deux garçons. Il y a la mĂšre, au contraire, qui ne peut sâempĂȘcher de choisir celui-ci Pourtant je mâinvestis entiĂšrement en lui », au grand dam des frĂšres et sĆurs, bien sĂ»r, et qui a utilisĂ© en vain toutes les ressources des aides auxiliaires sport, psychologie, orthophonie, sophrologie, cures de vitamines, relaxation, homĂ©opathie, thĂ©rapie familiale ou individuelle⊠Il y a la mĂšre versĂ©e en psychologie, qui donnant une explication Ă tout sâĂ©tonne quâon ne trouve jamais de solution Ă rien, la seule au monde Ă comprendre son fils, sa fille, les amis de son fils et de sa fille, et dont la perpĂ©tuelle jeunesse dâesprit Nâest-ce pas quâil faut savoir rester jeune ? » sâĂ©tonne que le monde soit devenu si vieux, tellement inapte Ă comprendre les jeunes. Il y a la mĂšre qui pleure, elle vous appelle et pleure en silence, et sâexcuse de pleurer⊠un mĂ©lange de chagrin, dâinquiĂ©tude et de honte⊠à vrai dire toutes ont un peu honte, et toutes sont inquiĂštes pour lâavenir de leur garçon Mais quâest-ce quâil va devenir ? » La plupart se font de lâavenir une reprĂ©sentation qui est une projection du prĂ©sent sur la toile obsĂ©dante du futur. Le futur comme un mur oĂč seraient projetĂ©es les images dĂ©mesurĂ©ment agrandies dâun prĂ©sent sans espoir, la voilĂ la grande peur des mĂšres ! 3. Elles ignorent quâelles sâadressent au plus jeune perceur de coffre de sa gĂ©nĂ©ration et que si leur reprĂ©sentation de lâavenir Ă©tait fondĂ©e je ne serais pas au tĂ©lĂ©phone en train de les Ă©couter mais en prison, Ă compter mes poux, conformĂ©ment au film que dut projeter ma pauvre maman sur lâĂ©cran du futur quand elle apprit que son fils de onze ans pillait les Ă©conomies de la famille. Alors, je tente une histoire drĂŽle - Connaissez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu ? HĂ©sitation au bout du fil. - Racontez-lui vos projets. En dâautres termes, pas dâaffolement, rien ne se passe comme prĂ©vu, câest la seule chose que nous apprend le futur en devenant du passĂ©. Câest insuffisant, bien sĂ»r, un sparadrap sur une blessure qui ne cicatrisera pas si facilement, mais je fais avec les moyens du tĂ©lĂ©phone. 4. Pour ĂȘtre juste, on me parle aussi parfois de bons Ă©lĂšves la mĂšre mĂ©thodique, par exemple, en quĂȘte de la meilleure classe prĂ©paratoire, comme elle fut, dĂšs la naissance de son enfant, Ă la recherche de la meilleure maternelle, et qui me suppose aimablement une compĂ©tence pour cette pĂȘche en altitude; ou la mĂšre venue dâun autre monde, premiĂšre immigration, gardienne de mon immeuble, qui a repĂ©rĂ© des dons Ă©tranges chez sa fille, or elle a raison, la petite doit poursuivre un cycle long, aucun doute lĂ -dessus, une future agrĂ©gĂ©e de quelque chose, elle aura mĂȘme le choix de la matiĂšre⊠De fait, elle achĂšve aujourdâhui ses Ă©tudes de droit. Et puis, il y a L. M., agriculteur dans le Vercors, convoquĂ© par lâinstitutrice du village, vu les rĂ©sultats Ă©poustouflants de son garçon⊠- Elle me demande ce que jâaimerais quâil fasse plus tard. Il lĂšve son verre Ă ma santĂ© - Vous ĂȘtes marrants, vous autres les profs, avec vos questions⊠- Alors, quâest-ce que tu lui as rĂ©pondu ? - Quâest-ce que tu veux que ça rĂ©ponde, un pĂšre ? Le maximum ! PrĂ©sident de la RĂ©publique ! Et il y a lâinverse, un autre pĂšre, technicien de surface celui-lĂ , qui veut absolument abrĂ©ger les Ă©tudes de son garçon pour le mettre au travail, que le gamin gagne » tout de suite. Un salaire de plus dans la famille ça ferait pas de mal ! » Oui mais voilĂ , le gamin veut ĂȘtre professeur des Ă©coles justement, instituteur comme on disait naguĂšre, et je trouve que câest une bonne idĂ©e, jâaimerais bien, moi, quâil entre dans lâenseignement, ce garçon si vif et qui en a tant envie, nĂ©gocions, nĂ©gocions, il y va du bonheur des futurs Ă©lĂšves de ce futur collĂšgue⊠Allons bon, voilĂ que je me mets Ă croire en lâavenir, moi aussi, que je reprends foi en lâĂ©cole de la rĂ©publique. Câest elle qui a formĂ© mon propre pĂšre, aprĂšs tout, lâĂ©cole de la rĂ©publique, et Ă quatre-vingt-dix ans de distance ce garçon ressemble beaucoup Ă ce que devait ĂȘtre mon pĂšre, le petit Corse dâAurillac, vers lâannĂ©e 1913, quand son frĂšre aĂźnĂ© se mit au travail pour offrir Ă son cadet les moyens et le temps de franchir les portes de lâĂcole polytechnique. Et puis, jâai toujours encouragĂ© mes amis et mes Ă©lĂšves les plus vivants Ă devenir professeurs. Jâai toujours pensĂ© que lâĂ©cole, câĂ©tait dâabord les professeurs. Qui donc mâa sauvĂ© de lâĂ©cole, sinon trois ou quatre professeurs ? 5. Il y a ce pĂšre, agacĂ©, qui mâaffirme, catĂ©gorique - Mon fils manque de maturitĂ©. Un homme jeune, strictement assis dans les perpendiculaires de son costume. Droit sur sa chaise, il dĂ©clare dâentrĂ©e de jeu que son fils manque de maturitĂ©. Câest une constatation. Ăa nâappelle ni question ni commentaire. Ăa exige une solution, point final. Je demande tout de mĂȘme lâĂąge du fils en question. RĂ©ponse immĂ©diate - Onze ans dĂ©jĂ . Câest un jour oĂč je ne suis pas en forme. Mal dormi, peut-ĂȘtre. Je prends mon front entre mes mains, pour dĂ©clarer, finalement, en Raspoutine infaillible - Jâai la solution. Il lĂšve un sourcil. Regard satisfait. Bon, nous sommes entre professionnels. Alors, cette solution ? Je la lui donne - Attendez. Il nâest pas content. La conversation nâira pas beaucoup plus loin. - Ce gosse ne peut tout de mĂȘme pas passer son temps Ă jouer ! Le lendemain je croise le mĂȘme pĂšre dans la rue. MĂȘme costume, mĂȘme raideur, mĂȘme attachĂ©-case. Mais il se dĂ©place en trottinette. Je jure que câest vrai. 6. Aucun avenir. Des enfants qui ne deviendront pas. Des enfants dĂ©sespĂ©rants. Ăcolier, puis collĂ©gien, puis lycĂ©en, jây croyais dur comme fer moi aussi Ă cette existence sans avenir. Câest mĂȘme la toute premiĂšre chose dont un mauvais Ă©lĂšve se persuade. - Avec des notes pareilles quâest-ce que tu peux espĂ©rer ? - Tu tâimagines que tu vas passer en sixiĂšme ? En cinquiĂšme, en quatriĂšme, en troisiĂšme, en seconde, en premiĂšre⊠- Combien de chances, au bac, dâaprĂšs vous, faites-moi plaisir, calculez vos chances vous-mĂȘme, sur cent, combien ? Ou cette directrice de collĂšge, dans un vrai cri de joie - Vous, Pennacchioni, le BEPC ? Vous ne lâaurez jamais ! Vous mâentendez ? Jamais ! Elle en vibrait. En tout cas je ne deviendrai pas comme toi, vieille folle ! Je ne serai jamais prof, araignĂ©e engluĂ©e dans ta propre toile, garde-chiourme vissĂ©e Ă ton bureau jusquâĂ la fin de tes jours. Jamais ! Nous autres les Ă©lĂšves nous passons, vous, vous restez ! Nous sommes libres et vous en avez pris pour perpĂšte. Nous, les mauvais, nous nâallons nulle part mais au moins nous y allons ! Lâestrade ne sera pas lâenclos minable de notre vie ! MĂ©pris pour mĂ©pris je me raccrochais Ă ce mĂ©chant rĂ©confort nous passons, les profs restent; câest une conversation frĂ©quente chez les Ă©lĂšves de fond de classe. Les cancres se nourrissent de mots. Jâignorais alors quâil arrive aux professeurs de lâĂ©prouver aussi, cette sensation de perpĂ©tuitĂ© rabĂącher indĂ©finiment les mĂȘmes cours devant des classes interchangeables, crouler sous le fardeau quotidien des copies on ne peut pas imaginer Sisyphe heureux avec un paquet de copies !, je ne savais pas que la monotonie est la premiĂšre raison que les professeurs invoquent quand ils dĂ©cident de quitter le mĂ©tier, je ne pouvais pas imaginer que certains dâentre eux souffrent bel et bien de rester assis lĂ , quand passent les Ă©lĂšves⊠Jâignorais que les professeurs aussi se soucient du futur dĂ©crocher mon agrĂ©g, achever ma thĂšse, passer Ă la fac, prendre mon envol pour les cimes des classes prĂ©paratoires, opter pour la recherche, filer Ă lâĂ©tranger, mâadonner Ă la crĂ©ation, changer de secteur, laisser enfin tomber ces boutonneux amorphes et vindicatifs qui produisent des tonnes de papier, jâignorais que lorsque les professeurs ne pensent pas Ă leur avenir, câest quâils songent Ă celui de leurs enfants, aux Ă©tudes supĂ©rieures de leur progĂ©niture⊠Je ne savais pas que la tĂȘte des professeurs est saturĂ©e dâavenir. Je ne les croyais lĂ que pour mâinterdire le mien. Interdit dâavenir. Ă force de me lâentendre rĂ©pĂ©ter je mâĂ©tais fait une reprĂ©sentation assez prĂ©cise de cette vie sans futur. Ce nâĂ©tait pas que le temps cesserait de passer, ce nâĂ©tait pas que le futur nâexistait pas, non, câĂ©tait que jây serais pareil Ă ce que jâĂ©tais aujourdâhui. Pas le mĂȘme, bien sĂ»r, pas comme si le temps nâavait pas filĂ©, mais comme si les annĂ©es sâĂ©taient accumulĂ©es sans que rien ne change en moi, comme si mon instant futur menaçait dâĂȘtre rigoureusement pareil Ă mon prĂ©sent. Or, de quoi Ă©tait-il fait, mon prĂ©sent ? Dâun sentiment dâindignitĂ© que saturait la somme de mes instants passĂ©s. JâĂ©tais une nullitĂ© scolaire et je nâavais jamais Ă©tĂ© que cela. Bien sĂ»r le temps passerait, bien sĂ»r la croissance, bien sĂ»r les Ă©vĂ©nements, bien sĂ»r la vie, mais je traverserais cette existence sans aboutir jamais Ă aucun rĂ©sultat. CâĂ©tait beaucoup plus quâune certitude, câĂ©tait moi. De cela, certains enfants se persuadent trĂšs vite, et sâils ne trouvent personne pour les dĂ©tromper, comme on ne peut vivre sans passion ils dĂ©veloppent, faute de mieux, la passion de lâĂ©chec. 7. Lâavenir, cette Ă©trange menace⊠SoirĂ©e dâhiver. Nathalie dĂ©gringole en sanglotant les escaliers du collĂšge. Un chagrin qui tient Ă se faire entendre. Qui utilise le bĂ©ton comme caisse de rĂ©sonance. Câest encore une enfant, son corps pĂšse son poids dâancien bĂ©bĂ© sur les marches sonnantes de lâescalier. Il est dix-sept heures trente, presque tous les Ă©lĂšves sont partis. Je suis un des derniers professeurs Ă passer par lĂ . Le tam-tam des pas sur les marches, lâexplosion des sanglots houlĂ , chagrin dâĂ©cole, pense le professeur, disproportion, disproportion, chagrin probablement disproportionnĂ© ! Et Nathalie apparaĂźt au bas de lâescalier. Eh bien, Nathalie, eh bien, eh bien, quâest-ce que câest que ce chagrin ? Je connais cette Ă©lĂšve, je lâai eue lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, en sixiĂšme. Une enfant incertaine, Ă rassurer souvent. Quâest-ce qui se passe, Nathalie ? RĂ©sistance de principe Rien, mâsieur, rien. Alors, câest beaucoup de bruit pour rien, ma grande ! Redoublement des sanglots, et Nathalie, finalement, dâexposer son malheur entre les hoquets - Meu⊠Meu⊠Monsieur⊠je nâa⊠je nâarrive p⊠Je nâarrive pas Ă c⊠à comp⊠Je nâarrive pas Ă comprendre⊠- Ă comprendre quoi ? Quâest-ce que tu nâarrives pas Ă comprendre ? - Lâap⊠lâap⊠Et brusquement le bouchon saute, ça sort dâun coup - La⊠proposition-subordonnĂ©e-conjonctive-de-concession-et-dâopposition ! Silence. Ne pas rigoler. Surtout ne pas rire. - La proposition subordonnĂ©e conjonctive de concession et dâopposition ? Câest elle qui te met dans un Ă©tat pareil ? Soulagement. Le prof se met Ă penser trĂšs vite et trĂšs sĂ©rieusement Ă la proposition en question; comment expliquer Ă cette Ă©lĂšve quâil nây a pas de quoi sâen faire une montagne, quâelle lâutilise sans le savoir, cette fichue proposition une de mes prĂ©fĂ©rĂ©es dâailleurs, si tant est quâon puisse prĂ©fĂ©rer une conjonctive Ă une autreâŠ, la proposition qui rend possibles tous les dĂ©bats, condition premiĂšre Ă la subtilitĂ©, dans la sincĂ©ritĂ© comme dans la mauvaise foi, il faut bien le reconnaĂźtre, mais tout de mĂȘme, pas de tolĂ©rance sans concession, ma petite, tout est lĂ , il nây a quâĂ Ă©numĂ©rer les conjonctions qui lâintroduisent, cette subordonnĂ©e bien que, quoique, encore que, quelque que, tu sens bien quâon sâachemine vers la subtilitĂ© aprĂšs des mots pareils, quâon va faire la part de la chĂšvre et du chou, que cette proposition fera de toi une fille mesurĂ©e et rĂ©flĂ©chie, prĂȘte Ă Ă©couter et Ă ne pas rĂ©pondre nâimporte quoi, une femme dâarguments, une philosophe peut-ĂȘtre, voilĂ ce quâelle va faire de toi, la conjonctive de concession et dâopposition ! Ăa y est, le professeur est enclenchĂ© comment consoler une gamine avec une leçon de grammaire ? Voyons voir⊠Tu as bien cinq minutes, Nathalie, viens ici que je tâexplique. Classe vide, assieds-toi, Ă©coute-moi bien, câest tout simple⊠Elle sâassied, elle mâĂ©coute, câest tout simple. Ăa y est ? Tu as compris ? Donne-moi un exemple, pour voir. Exemple juste. Elle a compris. Bon. Ăa va mieux ? Eh bien ! pas du tout, ça ne va pas mieux du tout, nouvelle crise de larmes, des sanglots gros comme ça, et tout Ă coup cette phrase, que je nâai jamais oubliĂ©e - Vous ne vous rendez pas compte, monsieur, jâai douze ans et demi, et je nâai rien fait. RentrĂ© chez moi je ressasse la phrase. Quâest-ce que cette gamine a bien pu vouloir dire ? Rien fait⊠» Rien fait de mal en tout cas, innocente Nathalie. Il me faudra attendre le lendemain soir, renseignements pris, pour apprendre que le pĂšre de Nathalie vient de se faire licencier aprĂšs dix ans de bons et loyaux services en qualitĂ© de cadre dans une boĂźte de je ne sais plus quoi. Câest un des tout premiers cadres licenciĂ©s. Nous sommes au milieu des annĂ©es quatre-vingt; jusquâĂ prĂ©sent le chĂŽmage Ă©tait de culture ouvriĂšre, si lâon peut dire. Et cet homme, jeune, qui nâa jamais doutĂ© de son rĂŽle dans la sociĂ©tĂ©, cadre modĂšle et pĂšre attentif je lâai vu plusieurs fois lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, soucieux de sa fille si timide, si peu confiante en elle-mĂȘme, sâest effondrĂ©. Il a dressĂ© un bilan dĂ©finitif. Ă la table familiale, il ne cesse de rĂ©pĂ©ter Jâai trente-cinq ans et je nâai rien fait. » 8. Le pĂšre de Nathalie inaugurait une Ă©poque oĂč lâavenir lui-mĂȘme serait rĂ©putĂ© sans avenir; une dĂ©cennie pendant laquelle les Ă©lĂšves allaient se lâentendre rĂ©pĂ©ter tous les jours et sur tous les tons fini les vaches grasses, mes enfants ! Et fini les amours faciles ! ChĂŽmage et sida pour tout le monde, voilĂ ce qui vous attend. Oui, câest ce que nous leur avons serinĂ©, parents ou professeurs, pendant les annĂ©es qui ont suivi, pour les motiver » davantage. Un discours comme un ciel bouchĂ©. VoilĂ ce qui faisait pleurer la petite Nathalie; elle Ă©prouvait du chagrin par anticipation, elle pleurait son futur comme un jeune mort. Et elle se sentait bien coupable de le tuer un peu plus tous les jours, avec ses difficultĂ©s en grammaire. Il est vrai que, par ailleurs, son professeur avait cru bon lui affirmer quâelle avait de lâeau de vaisselle dans le crĂąne ». De lâeau de vaisselle, Nathalie ? Laisse-moi Ă©couter⊠Jâavais secouĂ© sa petite tĂȘte avec une mine de toubib attentif⊠Non, non, pas de flotte lĂ -dedans, ni de vaisselle⊠Timide sourire, quand mĂȘme. Attends un peu⊠Et jâavais tapotĂ© son crĂąne, index repliĂ©, comme on frappe Ă une porte⊠Non, je tâassure, câest un beau cerveau que jâentends lĂ , Nathalie, exceptionnel mĂȘme, un trĂšs joli son, exactement le son que font les tĂȘtes pleines dâidĂ©es ! Petit rire, enfin. Quelle tristesse nous leur avons mise Ă lâĂąme pendant toutes ces annĂ©es ! Et comme je prĂ©fĂšre le rire de Marcel AymĂ©, le bon rire vachard de Marcel, quand il vante la sagesse du fils qui a flairĂ© le chĂŽmage avant tout le monde - Toi, Ămile, tu as Ă©tĂ© rudement plus malin que ton frĂšre. Il faut dire que tu es lâaĂźnĂ© et que tu as plus de connaissance de la vie. En tout cas je nâai pas dâinquiĂ©tude pour toi, tu as su rĂ©sister Ă la tentation, et comme tu nâen as jamais foutu un clou te voilĂ prĂ©parĂ© Ă lâexistence qui tâattend. Ce qui est le plus dur pour le chĂŽmeur, vois-tu, câest de ne pas avoir Ă©tĂ© habituĂ© dĂšs lâenfance Ă cette vie-lĂ . Câest plus fort que soi, on a dans les mains une dĂ©mangeaison de travailler. Avec toi, je suis tranquille, tu as un de ces poils dans la main qui ne demande quâĂ friser. - Quand mĂȘme, protesta Ămile, je sais lire presque couramment. - Et câest encore une preuve que tu es malin. Sans rien te casser ni prendre de mauvaises habitudes de travail, te voilĂ capable de suivre le tour de France dans ton journal, et tous les comptes rendus des grandes Ă©preuves sportives quâon Ă©crit pour la distraction du chĂŽmeur. Ah ! Tu seras un homme heureux⊠9. Plus de vingt ans ont passĂ©. Aujourdâhui, le chĂŽmage est en effet de toutes les cultures, lâavenir professionnel ne sourit plus Ă grand monde sous nos latitudes, lâamour ne brille guĂšre et Nathalie doit ĂȘtre une jeune femme de trente-sept ans et demi. Et mĂšre, va savoir. Dâune fille de douze ans, peut-ĂȘtre. Nathalie est-elle chĂŽmeuse ou satisfaite de son rĂŽle social ? Perdue de solitude ou heureuse en amour ? Femme Ă©quilibrĂ©e, maĂźtresse Ăšs concessions et oppositions ? Se rĂ©pand-elle en dĂ©sarroi Ă la table familiale ou songe-t-elle bravement au moral de sa fille quand la petite franchit la porte de sa classe ? 10. Nos mauvais Ă©lĂšves » Ă©lĂšves rĂ©putĂ©s sans devenir ne viennent jamais seuls Ă lâĂ©cole. Câest un oignon qui entre dans la classe quelques couches de chagrin, de peur, dâinquiĂ©tude, de rancĆur, de colĂšre, dâenvies inassouvies, de renoncement furieux, accumulĂ©es sur fond de passĂ© honteux, de prĂ©sent menaçant, de futur condamnĂ©. Regardez, les voilĂ qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans leur sac Ă dos. Le cours ne peut vraiment commencer quâune fois le fardeau posĂ© Ă terre et lâoignon Ă©pluchĂ©. Difficile dâexpliquer cela, mais un seul regard suffit souvent, une parole bienveillante, un mot dâadulte confiant, clair et stable, pour dissoudre ces chagrins, allĂ©ger ces esprits, les installer dans un prĂ©sent rigoureusement indicatif. Naturellement le bienfait sera provisoire, lâoignon se recomposera Ă la sortie et sans doute faudra-t-il recommencer demain. Mais câest cela, enseigner câest recommencer jusquâĂ notre nĂ©cessaire disparition de professeur. Si nous Ă©chouons Ă installer nos Ă©lĂšves dans lâindicatif prĂ©sent de notre cours, si notre savoir et le goĂ»t de son usage ne prennent pas sur ces garçons et sur ces filles, au sens botanique du verbe, leur existence tanguera sur les fondriĂšres dâun manque indĂ©fini. Bien sĂ»r nous nâaurons pas Ă©tĂ© les seuls Ă creuser ces galeries ou Ă ne pas avoir su les combler, mais ces femmes et ces hommes auront tout de mĂȘme passĂ© une ou plusieurs annĂ©es de leur jeunesse, lĂ , assis en face de nous. Et ce nâest pas rien, une annĂ©e de scolaritĂ© fichue câest lâĂ©ternitĂ© dans un bocal. 11. Il faudrait inventer un temps particulier pour lâapprentissage. Le prĂ©sent dâincarnation, par exemple. Je suis ici, dans cette classe, et je comprends, enfin ! Ăa y est ! Mon cerveau diffuse dans mon corps ça sâincarne. Quand ce nâest pas le cas, quand je nây comprends rien, je me dĂ©lite sur place, je me dĂ©sintĂšgre dans ce temps qui ne passe pas, je tombe en poussiĂšre et le moindre souffle mâĂ©parpille. Seulement, pour que la connaissance ait une chance de sâincarner dans le prĂ©sent dâun cours, il faut cesser dây brandir le passĂ© comme une honte et lâavenir comme un chĂątiment. 12. Ă propos, que deviennent-ils, ceux qui sont devenus ? F. est mort quelques mois aprĂšs sa mise Ă la retraite. J. sâest jetĂ© par la fenĂȘtre la veille de la sienne. G. fait une dĂ©pression nerveuse. Tel autre en sort Ă peine. Les mĂ©decins de J. F. datent le dĂ©but de son Alzheimer de la premiĂšre annĂ©e de sa retraite anticipĂ©e. Ceux de P. B. aussi. La pauvre L. pleure toutes les larmes de son corps pour avoir Ă©tĂ© licenciĂ©e du groupe de presse oĂč elle croyait faire lâactualitĂ© ad vitam aeternam. Et je pense encore au cordonnier de P., mort de nâavoir pas trouvĂ© repreneur Ă sa cordonnerie. Alors ma vie ne vaut rien ? » Câest ce quâil ne cessait de rĂ©pĂ©ter. Personne ne voulait racheter sa raison dâĂȘtre. Tout ça pour rien ? » Il en est mort de chagrin. Celui-ci est diplomate; retraitĂ© dans six mois, il redoute plus que tout le face-Ă - face avec lui-mĂȘme. Il cherche Ă faire autre chose conseiller international dâun groupe industriel ? Consultant en ceci ou en cela ? Quant Ă celui-lĂ , il fut Premier ministre. Il en a rĂȘvĂ© trente ans durant, dĂšs ses premiers succĂšs Ă©lectoraux. Sa femme lây a toujours encouragĂ©. Câest un routier de la politique, il savait que ce rĂŽle- titre, le gouvernement Untel, Ă©tait, par nature, temporaire. Et dangereux. Il savait quâĂ la premiĂšre occasion il serait la risĂ©e de la presse, une cible de choix, y compris pour son propre camp, bouc Ă©missaire en chef. Sans doute connaissait-il la blague de Clemenceau sur son chef de cabinet, en 1917, Quand je pĂšte, câest lui qui pue ». Oui, le monde politique a de ces Ă©lĂ©gances. On y est dâautant plus cru entre amis » quâon se doit de peser les dĂ©clarations publiques au milligramme. Donc, il devient Premier ministre. Il accepte ce contrat pĂ©rilleux Ă durĂ©e limitĂ©e. Sa femme et lui se sont blindĂ©s en consĂ©quence. Premier ministre pendant quelques annĂ©es, bien. Les quelques annĂ©es passent. Comme prĂ©vu, il saute. Il perd son ministĂšre. Ses proches affirment quâil accuse gravement le coup Il craint pour son avenir. » Tant et si bien quâune dĂ©pression nerveuse lâentraĂźne jusquâau bord du suicide. MalĂ©fice du rĂŽle social pour lequel nous avons Ă©tĂ© instruits et Ă©duquĂ©s, et que nous avons jouĂ© toute notre vie », soit une moitiĂ© de notre temps de vivre ĂŽtez- nous le rĂŽle, nous ne sommes mĂȘme plus lâacteur. Ces fins de carriĂšre dramatiques Ă©voquent un dĂ©sarroi assez comparable Ă mes yeux au tourment de lâadolescent qui, croyant nâavoir aucun avenir, Ă©prouve tant de douleur Ă durer. RĂ©duits Ă nous-mĂȘmes, nous nous rĂ©duisons Ă rien. Au point quâil nous arrive de nous tuer. Câest, Ă tout le moins, une faille dans notre Ă©ducation. 13. Vint une annĂ©e oĂč je fus particuliĂšrement mĂ©content de moi. Tout Ă fait malheureux dâĂȘtre ce que jâĂ©tais. Assez dĂ©sireux de ne pas devenir. La fenĂȘtre de ma chambre donnait sur les baous de La Gaude et de Saint-Jeannet, deux rochers abrupts de nos Alpes du Sud, rĂ©putĂ©s abrĂ©ger la souffrance des amoureux Ă©conduits. Un matin que jâenvisageais ces falaises avec un peu trop dâaffection, on a frappĂ© Ă la porte de ma chambre. CâĂ©tait mon pĂšre. Il a juste passĂ© sa tĂȘte par lâentrebĂąillement - Ah ! Daniel, jâai complĂštement oubliĂ© de te dire le suicide est une imprudence. 14. Mais revenons Ă mes dĂ©buts. BouleversĂ©e par mon cambriolage familial, ma mĂšre Ă©tait allĂ©e demander conseil au directeur de mon collĂšge, un personnage dĂ©bonnaire et perspicace, affublĂ© dâun gros nez rassurant les Ă©lĂšves lâappelaient Tarin. Me jugeant plus anxieux et chĂ©tif que dangereux, Tarin prĂ©conisa lâĂ©loignement et le grand air. Un sĂ©jour en altitude me remplumerait. Un pensionnat de montagne, oui, câĂ©tait la solution, jây gagnerais des forces et jây apprendrais les rĂšgles de la vie en communautĂ©. Ne vous inquiĂ©tez pas, chĂšre madame, vous nâĂȘtes pas la mĂšre dâArsĂšne Lupin mais dâun petit rĂȘveur auquel on se doit de donner le sens des rĂ©alitĂ©s. Sâensuivirent mes deux premiĂšres annĂ©es de pension, cinquiĂšme et quatriĂšme, oĂč je ne retrouvais ma famille quâĂ NoĂ«l, Ă PĂąques et pour les grandes vacances. Les autres annĂ©es, je les passerais dans des internats hebdomadaires. La question de savoir si je fus heureux » au pensionnat est assez secondaire. Disons que lâĂ©tat de pensionnaire me fut infiniment plus supportable que celui dâexterne. Il est difficile dâexpliquer aux parents dâaujourdâhui les atouts de lâinternat, tant ils lâenvisagent comme un bagne. Ă leurs yeux, y envoyer ses enfants relĂšve de lâabandon de paternitĂ©. Ăvoquer seulement la possibilitĂ© dâune annĂ©e de pension, câest passer pour un monstre rĂ©trograde, adepte de la prison pour cancres. Inutile dâexpliquer quâon y a soi-mĂȘme survĂ©cu, lâargument de lâautre Ă©poque vous est immĂ©diatement opposĂ© Oui, mais en ce temps-lĂ on traitait les gosses Ă la dure ! » Aujourdâhui quâon a inventĂ© lâamour parental, la question de la pension est taboue, sauf comme menace, ce qui prouve quâon ne la tient pas pour une solution. Et pourtant⊠Non, je ne vais pas faire lâapologie de la pension. Non. Essayons juste de dĂ©crire le cauchemar ordinaire dâun externe en Ă©chec scolaire ». 15. Quel externe ? Un de ceux dont mâentretiennent mes mĂšres tĂ©lĂ©phoniques, par exemple, et quâelles nâenverraient pour rien au monde en pension. Mettons les choses au mieux câest un gentil garçon, aimĂ© par sa famille; il ne veut la mort de personne mais, Ă force de ne rien comprendre Ă rien, il ne fait plus grand-chose et rĂ©colte des bulletins scolaires oĂč les professeurs, extĂ©nuĂ©s, laissent aller des apprĂ©ciations sans espoir Aucun travail », Nâa rien fait rien rendu », En chute libre », ou plus sobrement Que dire ? » Jâai, en Ă©crivant ces lignes, ce bulletin et quelques autres sous les yeux. Suivons notre mauvais externe dans une de ses journĂ©es scolaires. Exceptionnellement, il nâest pas en retard â son carnet de correspondance lâa trop souvent rappelĂ© Ă lâordre ces derniers temps â, mais son cartable est presque vide livres, cahiers, matĂ©riel une fois de plus oubliĂ©s son professeur de musique Ă©crira joliment sur son bulletin trimestriel Manque de flĂ»te ». Bien entendu ses devoirs ne sont pas faits. Or sa premiĂšre heure est une heure de mathĂ©matiques et les exercices de math sont de ceux qui manquent Ă lâappel. Ici, de trois choses lâune ou il nâa pas fait ces exercices parce quâil sâest occupĂ© Ă autre chose une vadrouille entre copains, un quelconque massacre vidĂ©o dans sa chambre verrouillĂ©eâŠ, ou il sâest laissĂ© tomber sur son lit sous le poids dâune prostration molle et a sombrĂ© dans lâoubli, un flot de musique hurlant dans son crĂąne, ou â et câest lâhypothĂšse la plus optimiste â il a, pendant une heure ou deux, bravement tentĂ© de faire ses exercices mais nây est pas arrivĂ©. Dans les trois cas de figure, Ă dĂ©faut de copie, notre externe doit fournir une justification Ă son professeur. Or, lâexplication la plus difficile Ă servir en lâoccurrence est la vĂ©ritĂ© pure et simple Monsieur, madame, je nâai pas fait mes exercices parce que jâai passĂ© une bonne partie de la nuit quelque part dans le cyberespace Ă combattre les soldats du Mal, que jâai dâailleurs exterminĂ©s jusquâau dernier, vous pouvez me faire confiance. » Madame, monsieur, dĂ©solĂ© pour ces exercices non faits mais hier soir jâai cĂ©dĂ© sous le poids dâune Ă©crasante hĂ©bĂ©tude, impossible de remuer le petit doigt, juste la force de chausser mon baladeur. » La vĂ©ritĂ© prĂ©sente ici lâinconvĂ©nient de lâaveu Je nâai pas fait mon travail », qui appelle une sanction immĂ©diate. Notre externe lui prĂ©fĂ©rera une version institutionnellement plus prĂ©sentable. Par exemple Mes parents Ă©tant divorcĂ©s, jâai oubliĂ© mon devoir chez mon pĂšre avant de rentrer chez Maman. » En dâautres termes un mensonge. De son cĂŽtĂ© le professeur prĂ©fĂšre souvent cette vĂ©ritĂ© amĂ©nagĂ©e Ă un aveu trop abrupt qui lâatteindrait dans son autoritĂ©. Le choc frontal est Ă©vitĂ©, lâĂ©lĂšve et le professeur trouvent leur compte dans ce pas de deux diplomatique. Pour la note, le tarif est connu copie non remise, zĂ©ro. Le cas de lâexterne qui a essayĂ©, bravement mais en vain, de faire son devoir, nâest guĂšre diffĂ©rent. Lui aussi entre en classe dĂ©tenteur dâune vĂ©ritĂ© difficilement recevable Monsieur, jâai consacrĂ© hier deux heures Ă ne pas faire votre devoir. Non, non, je nâai pas fait autre chose, je me suis assis Ă ma table de travail, jâai sorti mon cahier de texte, jâai lu lâĂ©noncĂ© et, pendant deux heures, je me suis retrouvĂ© dans un Ă©tat de sidĂ©ration mathĂ©matique, une paralysie mentale dont je ne suis sorti quâen entendant ma mĂšre mâappeler pour passer Ă table. Vous le voyez, je nâai pas fait votre devoir, mais jây ai bel et bien consacrĂ© ces deux heures. AprĂšs le dĂźner il Ă©tait trop tard, une nouvelle sĂ©ance de catalepsie mâattendait mon exercice dâanglais. » Si vous Ă©coutiez davantage en classe, vous comprendriez vos Ă©noncĂ©s ! » peut objecter Ă juste titre le professeur. Pour Ă©viter cette humiliation publique, notre externe prĂ©fĂ©rera lui aussi une prĂ©sentation diplomatique des faits JâĂ©tais occupĂ© Ă lire lâĂ©noncĂ© quand la chaudiĂšre a explosĂ©. » Et ainsi de suite, du matin au soir, de matiĂšre en matiĂšre, de professeur en professeur, de jour en jour, dans une exponentielle du mensonge qui aboutit au fameux Câest ma mĂšre !⊠Elle est morte ! » de François Truffaut. AprĂšs cette journĂ©e passĂ©e Ă mentir Ă lâinstitution scolaire, la premiĂšre question que notre mauvais externe entendra en rentrant Ă la maison est lâinvariable - Alors, ça sâest bien passĂ© aujourdâhui ? - TrĂšs bien. Nouveau mensonge. Qui lui aussi demande Ă ĂȘtre coupĂ© dâun soupçon de vĂ©ritĂ© - En histoire la prof mâa demandĂ© 1515, jâai rĂ©pondu Marignan, elle Ă©tait trĂšs contente ! Allez, ça tiendra bien jusquâĂ demain. Mais demain vient aussitĂŽt et les journĂ©es se rĂ©pĂštent, et notre externe reprend ses va-et-vient entre lâĂ©cole et la famille, et toute son Ă©nergie mentale sâĂ©puise Ă tisser un subtil rĂ©seau de pseudo-cohĂ©rence entre les mensonges profĂ©rĂ©s Ă lâĂ©cole et les demi-vĂ©ritĂ©s servies Ă la famille, entre les explications fournies aux uns et les justifications prĂ©sentĂ©es aux autres, entre les portraits Ă charge des professeurs quâil fait aux parents et les allusions aux problĂšmes familiaux quâil glisse Ă lâoreille des professeurs, un atome de vĂ©ritĂ© dans les uns et dans les autres, toujours, car ces gens-lĂ finiront par se rencontrer, parents et professeurs, câest inĂ©vitable, et il faut songer Ă cette rencontre, peaufiner sans cesse la fiction vraie qui fera le menu de cette entrevue. Cette activitĂ© mentale mobilise une Ă©nergie sans commune mesure avec lâeffort consenti par le bon Ă©lĂšve pour faire un bon devoir. Notre mauvais externe sây Ă©puise. Le voudrait-il il le veut sporadiquement quâil nâaurait plus aucune force pour se mettre Ă travailler vraiment. La fiction oĂč il sâenglue le tient prisonnier ailleurs, quelque part entre lâĂ©cole Ă combattre et la famille Ă rassurer, dans une troisiĂšme et angoissante dimension oĂč le rĂŽle dĂ©volu Ă lâimagination consiste Ă colmater les innombrables brĂšches par oĂč peut surgir le rĂ©el sous ses aspects les plus redoutĂ©s mensonge dĂ©couvert, colĂšre des uns, chagrin des autres, accusations, sanctions, renvoi peut-ĂȘtre, retour Ă soi-mĂȘme, culpabilitĂ© impuissante, humiliation, dĂ©lectation morose Ils ont raison, je suis nul, nul, nul. Je suis un nul. Or, dans la sociĂ©tĂ© oĂč nous vivons, un adolescent installĂ© dans la conviction de sa nullitĂ© voilĂ au moins une chose que lâexpĂ©rience vĂ©cue nous aura apprise est une proie. 16. Les raisons pour lesquelles il arrive aux professeurs et aux parents de passer outre ces mensonges, voire dâen ĂȘtre complices, sont trop nombreuses pour ĂȘtre discutĂ©es. Combien de bobards quotidiens sur quatre ou cinq classes de trente-cinq Ă©lĂšves ? Peut lĂ©gitimement se demander un professeur. OĂč trouver le temps nĂ©cessaire Ă ces enquĂȘtes ? Suis-je, dâailleurs, un enquĂȘteur ? Dois-je, sur le plan de lâĂ©ducation morale, me substituer Ă la famille ? Si oui, dans quelles limites ? Et ainsi de suite, litanie dâinterrogations dont chacune fait, un jour ou lâautre, lâobjet dâune discussion passionnĂ©e entre collĂšgues. Mais il est une autre raison pour laquelle le professeur ignore ces mensonges, une raison plus enfouie, qui, si elle accĂ©dait Ă la conscience claire, donnerait Ă peu prĂšs ceci Ce garçon est lâincarnation de mon propre Ă©chec professionnel. Je nâarrive ni Ă le faire progresser, ni Ă le faire travailler, tout juste Ă le faire venir en classe, et encore suis-je assurĂ© de sa seule prĂ©sence physique. Par bonheur, Ă peine entrevue, cette mise en cause personnelle est combattue par quantitĂ© dâarguments recevables JâĂ©choue avec celui-ci, dâaccord, mais je rĂ©ussis avec beaucoup dâautres. Ce nâest tout de mĂȘme pas ma faute si ce garçon se trouve en quatriĂšme ! Que lui ont donc appris mes prĂ©dĂ©cesseurs ? Le collĂšge unique est-il Ă mettre en cause ? Ă quoi pensent ses parents ? Imagine-t-on quâavec mes effectifs et mes horaires je puisse lui faire rattraper un pareil retard ? Autant de questions qui, rameutant le passĂ© de lâĂ©lĂšve, sa famille, les collĂšgues, lâinstitution elle-mĂȘme, nous permettent de rĂ©diger en toute conscience lâannotation la plus rĂ©pandue des bulletins scolaires Manque de bases que jâai trouvĂ©e jusque sur un bulletin de cours prĂ©paratoire !. Autrement dit patate chaude. Chaude, la patate lâest surtout pour les parents. Ils nâen finissent pas de la faire sauter dâune main dans lâautre. Les mensonges quotidiens de ce gosse les Ă©puisent mensonges par omission, affabulations, explications exagĂ©rĂ©ment dĂ©taillĂ©es, justifications anticipĂ©es En fait, ce qui sâest passé⊠» De guerre lasse bon nombre de parents feignent dâaccepter ces fables dĂ©bilitantes, pour calmer momentanĂ©ment leur propre angoisse dâabord lâatome de vĂ©ritĂ© Marignan 1515 jouant son rĂŽle de cachet dâaspirine, pour prĂ©server lâatmosphĂšre familiale ensuite, que le dĂźner ne tourne pas au drame, pas ce soir sâil vous plaĂźt, pas ce soir, pour retarder lâĂ©preuve des aveux qui dĂ©chire le cĆur de chacun, bref, pour repousser le moment oĂč on mesurera sans rĂ©elle surprise lâĂ©tendue de la bĂ©rĂ©zina scolaire en recevant le bulletin trimestriel, plus ou moins adroitement maquillĂ© par le principal intĂ©ressĂ©, qui tient Ă lâĆil la boĂźte aux lettres familiale. Nous verrons demain, nous verrons demain⊠17. Une des plus mĂ©morables histoires de complicitĂ©s adultes au mensonge dâun enfant est la mĂ©saventure arrivĂ©e au frĂšre de mon ami B. Il devait avoir douze ou treize ans, Ă lâĂ©poque. Comme il redoutait un contrĂŽle de math, il demande Ă son meilleur copain de lui indiquer la place exacte de lâappendice. Sur quoi il sâeffondre, simulant une crise terrible. La direction fait mine de le croire, le renvoie chez lui, ne serait-ce que pour sâen dĂ©barrasser. De lĂ , les parents â Ă qui il en a fait dâautres â le conduisent sans grande illusion dans une clinique voisine, oĂč, surprise, on lâopĂšre sur- le-champ ! AprĂšs lâopĂ©ration, le chirurgien apparaĂźt, porteur dâun bocal oĂč baigne un long machin sanguinolent et dĂ©clare, le visage rayonnant dâinnocence Jâai bien fait de lâopĂ©rer, il Ă©tait Ă deux doigts de la pĂ©ritonite ! » Car les sociĂ©tĂ©s se bĂątissent aussi sur le mensonge bien partagĂ©. Ou cette autre histoire plus rĂ©cente N., proviseur dâun lycĂ©e parisien, veille Ă lâabsentĂ©isme. Elle fait elle-mĂȘme lâappel dans ses classes de terminale. Elle tient particuliĂšrement Ă lâĆil un rĂ©cidiviste quâelle a menacĂ© dâexclusion Ă la prochaine absence injustifiĂ©e. Ce matin-lĂ , le garçon est absent; câest la fois de trop. N. appelle aussitĂŽt la famille par le tĂ©lĂ©phone du secrĂ©tariat. La mĂšre, dĂ©solĂ©e, lui affirme que son fils est bel et bien malade, au fond de son lit, brĂ»lant de fiĂšvre, et lui assure quâelle Ă©tait sur le point de prĂ©venir le lycĂ©e. N. raccroche, satisfaite; tout est dans lâordre. Ă ceci prĂšs quâelle croise le garçon en retournant Ă son bureau. Il Ă©tait tout simplement aux toilettes pendant lâappel. 18. En limitant les va-et-vient entre lâĂ©cole et la famille, lâĂ©tat de pensionnaire prĂ©sente sur celui dâexterne lâavantage dâinstaller notre Ă©lĂšve dans deux temporalitĂ©s distinctes lâĂ©cole du lundi matin au vendredi soir, la famille pendant le week-end. Un groupe dâinterlocuteurs pendant cinq jours ouvrables, lâautre pendant deux jours fĂ©riĂ©s qui retrouvent une chance de redevenir deux jours festifs. La rĂ©alitĂ© scolaire dâun cĂŽtĂ©, la rĂ©alitĂ© familiale de lâautre. Sâendormir sans avoir Ă rassurer les parents par le mensonge du jour, se rĂ©veiller sans avoir Ă fourbir dâexcuses pour le travail non fait, puisquâil a Ă©tĂ© fait Ă lâĂ©tude du soir avec, dans le meilleur des cas, lâaide dâun surveillant ou dâun professeur. Du repos mental, en somme; une Ă©nergie rĂ©cupĂ©rĂ©e qui a quelque chance dâĂȘtre investie dans le travail scolaire. Est-ce suffisant pour propulser le cancre en tĂȘte de la classe ? Du moins est-ce lui donner une occasion de vivre le prĂ©sent comme tel. Or, câest dans la conscience de son prĂ©sent que lâindividu se construit, pas en le fuyant. Ici sâarrĂȘte mon Ă©loge de la pension. Ah, si, tout de mĂȘme, histoire de terroriser tout le monde jâajouterai, pour y avoir enseignĂ© moi-mĂȘme, que les meilleurs internats sont ceux oĂč les professeurs eux aussi sont pensionnaires. Disponibles Ă toute heure, en cas de SOS. 19. Ă noter que, durant ces vingt derniĂšres annĂ©es oĂč la pension avait si mauvaise presse, trois des plus gros succĂšs du cinĂ©ma et de la littĂ©rature populaires auprĂšs de la jeunesse auront Ă©tĂ© Le cercle des poĂštes disparus, Harry Potter, et Les choristes, tous trois ayant pour cadre un pensionnat. Trois pensionnats assez archaĂŻques de surcroĂźt uniformes, rituels et chĂątiments corporels chez les Anglo-Saxons, blouses grises, bĂątiments sinistres, professeurs poussiĂ©reux et paires de baffes chez Les choristes. Il serait intĂ©ressant dâanalyser le triomphe que fit auprĂšs des jeunes spectateurs de 1989 Le cercle des poĂštes disparus, Ă peu prĂšs unanimement dĂ©criĂ© par notre critique et nos salles de professeurs dĂ©magogie, complaisance, archaĂŻsme, niaiserie, sentimentalisme, pauvretĂ© cinĂ©matographique et intellectuelle, autant dâarguments quâon ne peut raisonnablement contester⊠Reste que des hordes de lycĂ©ens sây prĂ©cipitĂšrent et en revinrent radieux. Les supposer enchantĂ©s par les seuls dĂ©fauts du film câest se faire une piĂštre opinion dâune gĂ©nĂ©ration entiĂšre. Les anachronismes du professeur Keating, par exemple, nâavaient pas Ă©chappĂ© Ă mes Ă©lĂšves, ni sa mauvaise foi - Il nâest pas tout Ă fait honnĂȘte », monsieur, avec son Carpe diem, Keating, il en parle comme si nous Ă©tions toujours au XVIe siĂšcle; or, au XVIe on mourait beaucoup plus jeune quâaujourdâhui ! - Et puis, câest dĂ©gueulasse, le dĂ©but, quand il fait dĂ©chirer le manuel scolaire, un type qui se prĂ©tend si ouvert⊠Et pourquoi pas se mettre Ă brĂ»ler les livres qui lui dĂ©plaisent, tant quâil y est ? Moi, jâaurais refusĂ©. Cela dĂ©duit, mes Ă©lĂšves avaient adorĂ© » le film. Tous et toutes sâidentifiaient Ă ces jeunes AmĂ©ricains de la fin des annĂ©es cinquante qui, socialement et culturellement parlant, leur Ă©taient Ă peu prĂšs aussi proches que des Martiens. Tous et toutes raffolaient de lâacteur Robin Williams dont les adultes estimaient quâil en faisait des tonnes. Son professeur Keating incarnait Ă leurs yeux la chaleur humaine et lâamour du mĂ©tier passion pour la matiĂšre enseignĂ©e, dĂ©vouement absolu Ă ses Ă©lĂšves, le tout servi par un dynamisme de coach infatigable. Le vase clos de lâinternat ajoutait Ă lâintensitĂ© de ses cours, il leur confĂ©rait un climat dâintimitĂ© dramatique qui Ă©levait nos jeunes spectateurs Ă la dignitĂ© dâĂ©tudiants Ă part entiĂšre. Ă leurs yeux les cours de Keating Ă©taient un rituel de passage qui ne regardait quâeux et eux seuls. Ce nâĂ©tait pas lâaffaire de la famille. Ni dâailleurs celle des professeurs. Ce quâun de mes Ă©lĂšves exprima sans ambages - Bon, les profs nâaiment pas. Mais câest notre film, câest pas le vĂŽtre ! Exactement ce quâavaient dĂ» penser la plupart des professeurs en question, vingt ans plus tĂŽt, quand, lycĂ©ens eux-mĂȘmes, ils avaient jubilĂ© Ă la Palme dâor du Festival de Cannes 1969, intitulĂ©e If, une autre histoire de pensionnat, oĂč les plus brillants Ă©lĂšves dâun collĂšge ĂŽ combien britannique prenaient leur Ă©cole dâassaut et, perchĂ©s sur les toits, tiraient Ă la mitrailleuse et au mortier sur les parents, lâĂ©vĂȘque et les professeurs rassemblĂ©s pour la remise des prix. Spectateurs adultes scandalisĂ©s, comme il se doit, Ă©tudiants et lycĂ©ens exultant, bien entendu Câest notre film, pas le leur ! Apparemment, les temps avaient changĂ©. Je me suis dit alors quâune Ă©tude comparĂ©e de tous les films concernant lâĂ©cole en dirait long sur les sociĂ©tĂ©s qui les avaient vus naĂźtre. Du ZĂ©ro de conduite de Jean Vigo Ă ce fameux Cercle des poĂštes disparus, en passant par Les disparus de Saint- Agil de Christian-Jaque 1939, La cage aux rossignols de Jean DrĂ©ville 1944, lâancĂȘtre des Choristes, Graine de violence de Richard Brooks USA, 1955, Les 400 coups de François Truffaut 1959, Le premier maĂźtre de Mikhalkov-Kontchalovski URSS, 1965, Le professeur de Zurlini 1972, Ă quoi on peut ajouter, aprĂšs 1990, Le porteur de serviette de Daniele Luchetti 1991, Le tableau noir de lâIranienne Samira Makhmalbaf 2000, Lâesquive dâAbdellatif Kechiche 2002, et quelques dizaines encore. Mon projet dâĂ©tude comparĂ©e nâa pas dĂ©passĂ© le stade de lâintention; le traite qui veut, si ce nâest dĂ©jĂ fait. VoilĂ en tout cas un beau prĂ©texte Ă rĂ©trospective. La plupart de ces films ayant Ă©tĂ© dâĂ©normes succĂšs publics, on pourrait en tirer bon nombre dâenseignements intĂ©ressants, entre autres celui-ci que, depuis Rabelais, chaque gĂ©nĂ©ration de Gargantua Ă©prouve une juvĂ©nile horreur des Holoferne et un gros besoin de Ponocrates, en dâautres termes lâenvie toujours renouvelĂ©e de se former en supposant Ă lâair du temps, Ă lâesprit du lieu, et le dĂ©sir de sâĂ©panouir Ă lâombre ou plutĂŽt dans la clartĂ© ! dâun maĂźtre jugĂ© exemplaire. 20. Mais revenons Ă la question du devenir. FĂ©vrier 1959, septembre 1969. Dix annĂ©es, donc, sâĂ©taient Ă©coulĂ©es entre la lettre calamiteuse que jâavais Ă©crite Ă ma mĂšre et celle que mon pĂšre envoyait Ă son fils professeur. Les dix annĂ©es oĂč je suis devenu. Ă quoi tient la mĂ©tamorphose du cancre en professeur ? Et, accessoirement, celle de lâanalphabĂšte en romancier ? Câest Ă©videmment la premiĂšre question qui vient Ă lâesprit. Comment suis-je devenu ? La tentation est grande de ne pas rĂ©pondre. En arguant, par exemple, que la maturation ne se laisse pas dĂ©crire, celle des individus pas plus que celle des oranges. Ă quel moment lâadolescent le plus rĂ©tif atterrit-il sur le terrain de la rĂ©alitĂ© sociale ? Quand dĂ©cide-t-il de jouer, si peu que ce soit, ce jeu-lĂ ? Est-ce seulement de lâordre de la dĂ©cision ? Quelle part y prennent lâĂ©volution organique, la chimie cellulaire, le maillage du rĂ©seau neuronal ? Autant de questions qui permettent dâĂ©viter le sujet. - Si ce que vous Ă©crivez de votre cancrerie est vrai, pourrait-on mâobjecter, cette mĂ©tamorphose est un authentique mystĂšre ! Ă ne pas y croire, en effet. Câest dâailleurs le lot du cancre on ne le croit jamais. Pendant sa cancrerie on lâaccuse de dĂ©guiser une paresse vicieuse en lamentations commodes ArrĂȘte de nous raconter des histoires et travaille ! » Et quand sa situation sociale atteste quâil sâen est sorti on le soupçonne de se faire valoir Vous, un ancien cancre ? Allons donc, vous vous vantez ! » Le fait est que le bonnet dâĂąne se porte volontiers a posteriori. Câest mĂȘme une dĂ©coration quâon sâoctroie couramment en sociĂ©tĂ©. Elle vous distingue de ceux dont le seul mĂ©rite fut de suivre les chemins du savoir balisĂ©. Le gotha pullule dâanciens cancres hĂ©roĂŻques. On les entend, ces malins, dans les salons, sur les ondes, prĂ©senter leurs dĂ©boires scolaires comme des hauts faits de rĂ©sistance. Je ne crois, moi, Ă ces paroles, que si jây perçois lâarriĂšre-son dâune douleur. Car si lâon guĂ©rit parfois de la cancrerie, on ne cicatrise jamais tout Ă fait des blessures quâelle nous infligea. Cette enfance-lĂ nâĂ©tait pas drĂŽle, et sâen souvenir ne lâest pas davantage. Impossible de sâen flatter. Comme si lâancien asthmatique se vantait dâavoir senti mille fois quâil allait mourir dâĂ©touffement ! Pour autant, le cancre tirĂ© dâaffaire ne souhaite pas quâon le plaigne, surtout pas, il veut oublier, câest tout, ne plus penser Ă cette honte. Et puis il sait, au fond de lui, quâil aurait fort bien pu ne pas sâen sortir. AprĂšs tout, les cancres perdus Ă vie sont les plus nombreux. Jâai toujours eu le sentiment dâĂȘtre un rescapĂ©. Bref, que sâest-il passĂ© en moi pendant ces dix annĂ©es ? Comment mâen suis-je sorti ? Une constatation prĂ©alable adultes et enfants, on le sait, nâont pas la mĂȘme perception du temps. Dix ans ne sont rien aux yeux de lâadulte qui calcule par dĂ©cennies la durĂ©e de son existence. Câest si vite passĂ©, dix ans, quand on en a cinquante ! Sensation de rapiditĂ© qui, dâailleurs, aiguise lâinquiĂ©tude des mĂšres pour lâavenir de leur fils. Le bac dans cinq ans, dĂ©jĂ , mais câest tout de suite ! Comment le petit peut-il changer si radicalement en si peu de temps ? Or, pour le petit, chacune de ces annĂ©es-lĂ vaut un millĂ©naire; Ă ses yeux son futur tient tout entier dans les quelques jours qui viennent. Lui parler de lâavenir câest lui demander de mesurer lâinfini avec un dĂ©cimĂštre. Si le verbe devenir » le paralyse, câest surtout parce quâil exprime lâinquiĂ©tude ou la rĂ©probation des adultes. Lâavenir, câest moi en pire, voilĂ en gros ce que je traduisais quand mes professeurs mâaffirmaient que je ne deviendrais rien. En les Ă©coutant je ne me faisais pas la moindre reprĂ©sentation du temps, je les croyais, tout bonnement crĂ©tin Ă jamais, pour toujours, jamais » et toujours » Ă©tant les seules unitĂ©s de mesure que lâorgueil blessĂ© propose au cancre pour sonder le temps. Le temps⊠Je ne savais pas quâil me faudrait vieillir pour avoir une perception logarithmique de son Ă©coulement. JâĂ©tais dâailleurs tout Ă fait ignorant des logs, de leurs tables, de leurs fonctions, de leurs Ă©chelles et de leurs courbes charmantes⊠Mais, devenu professeur, je sus dâinstinct quâil Ă©tait vain de brandir le futur sous le nez de mes plus mauvais Ă©lĂšves. Ă chaque jour suffit sa peine, et Ă chaque heure dans cette journĂ©e, pourvu que nous y soyons pleinement prĂ©sents, ensemble. Or, enfant, je nây Ă©tais pas. Il me suffisait de pĂ©nĂ©trer dans une classe pour en sortir. Comme un de ces rayons tombĂ©s des soucoupes volantes, il me semblait que le regard vertical du maĂźtre mâarrachait Ă ma chaise et mâexpĂ©diait instantanĂ©ment ailleurs. OĂč cela ? Dans sa tĂȘte prĂ©cisĂ©ment ! La tĂȘte du maĂźtre ! CâĂ©tait le laboratoire de la soucoupe volante. Le rayon mây dĂ©posait. On y prenait toute la mesure de ma nullitĂ©, puis on me recrachait, par un autre regard, comme un dĂ©tritus, et je roulais dans un champ dâĂ©pandage oĂč je ne pouvais comprendre ni ce quâon mâenseignait, ni dâailleurs ce que lâĂ©cole attendait de moi puisque jâĂ©tais rĂ©putĂ© incapable. Ce verdict mâoffrait les compensations de la paresse Ă quoi bon se tuer Ă la tĂąche si les plus hautes autoritĂ©s considĂšrent que les carottes sont cuites ? On le voit, je dĂ©veloppais une certaine aptitude Ă la casuistique. Câest une tournure dâesprit que, professeur, je repĂ©rais vite chez mes cancres. Puis vint mon premier sauveur. Un professeur de français. En troisiĂšme. Qui me repĂ©ra pour ce que jâĂ©tais un affabulateur sincĂšre et joyeusement suicidaire. ĂpatĂ©, sans doute, par mon aptitude Ă fourbir des excuses toujours plus inventives pour mes leçons non apprises ou mes devoirs non faits, il dĂ©cida de mâexonĂ©rer de dissertations pour me commander un roman. Un roman que je devais rĂ©diger dans le trimestre, Ă raison dâun chapitre par semaine. Sujet libre, mais priĂšre de fournir mes livraisons sans faute dâorthographe, histoire dâĂ©lever le niveau de la critique ». Je me rappelle cette formule alors que jâai tout oubliĂ© du roman lui-mĂȘme. Ce professeur Ă©tait un trĂšs vieil homme qui nous consacrait les derniĂšres annĂ©es de sa vie. Il devait arrondir sa retraite dans cette boĂźte on ne peut plus privĂ©e de la banlieue nord parisienne. Un vieux monsieur dâune distinction dĂ©suĂšte, qui avait donc repĂ©rĂ© en moi le narrateur. Il sâĂ©tait dit que, dysorthographie ou pas, il fallait mâattaquer par le rĂ©cit si lâon voulait avoir une chance de mâouvrir au travail scolaire. JâĂ©crivis ce roman avec enthousiasme. Jâen corrigeais scrupuleusement chaque mot Ă lâaide du dictionnaire qui, de ce jour, ne me quitte plus, et je livrais mes chapitres avec la ponctualitĂ© dâun feuilletoniste professionnel. Jâimagine que ce devait ĂȘtre un rĂ©cit fort triste, trĂšs influencĂ© que jâĂ©tais alors par Thomas Hardy, dont les romans vont de malentendu en catastrophe et de catastrophe en tragĂ©die irrĂ©parable, ce qui ravissait mon goĂ»t du fatum rien Ă faire dĂšs le dĂ©part, câest bien mon avis. Je ne crois pas avoir fait de progrĂšs substantiel en quoi que ce soit cette annĂ©e-lĂ mais, pour la premiĂšre fois de ma scolaritĂ©, un professeur me donnait un statut; jâexistais scolairement aux yeux de quelquâun, comme un individu qui avait une ligne Ă suivre, et qui tenait le coup dans la durĂ©e. Reconnaissance Ă©perdue pour mon bienfaiteur, Ă©videmment, et quoiquâil fĂ»t assez distant, le vieux monsieur devint le confident de mes lectures secrĂštes. - Alors, que lit-on, Pennacchioni, en ce moment ? Car il y avait la lecture. Je ne savais pas, alors, quâelle me sauverait. Ă lâĂ©poque, lire nâĂ©tait pas lâabsurde prouesse dâaujourdâhui. ConsidĂ©rĂ©e comme une perte de temps, rĂ©putĂ©e nuisible au travail scolaire, la lecture des romans nous Ă©tait interdite pendant les heures dâĂ©tude. DâoĂč ma vocation de lecteur clandestin romans recouverts comme des livres de classe, cachĂ©s partout oĂč cela se pouvait, lectures nocturnes Ă la lampe de poche, dispenses de gymnastique, tout Ă©tait bon pour me retrouver seul avec un livre. Câest la pension qui mâa donnĂ© ce goĂ»t-lĂ . Il mây fallait un monde Ă moi, ce fut celui des livres. Dans ma famille, jâavais surtout regardĂ© les autres lire mon pĂšre fumant sa pipe dans son fauteuil, sous le cĂŽne dâune lampe, passant distraitement son annulaire dans la raie impeccable de ses cheveux, un livre ouvert sur ses genoux croisĂ©s; Bernard, dans notre chambre, allongĂ© sur le cĂŽtĂ©, genoux repliĂ©s, sa main droite soutenant sa tĂȘte⊠Il y avait du bien-ĂȘtre dans ces attitudes. Au fond, câest la physiologie du lecteur qui mâa poussĂ© Ă lire. Peut-ĂȘtre nâai- je lu, au dĂ©but, que pour reproduire ces postures et en explorer dâautres. En lisant je me suis physiquement installĂ© dans un bonheur qui dure toujours. Que lisais-je ? Les contes dâAndersen, pour cause dâidentification au Vilain petit canard, mais Alexandre Dumas aussi, pour le mouvement des Ă©pĂ©es, des chevaux et des cĆurs. Et Selma LagerlĂŽf, le magnifique GĂŽsta Berling, ce pasteur ivrogne et splendide, banni par son Ă©vĂȘque, dont je fus lâinfatigable compagnon dâaventure avec les autres cavaliers dâEkeby, La Guerre et la Paix, offert par Bernard pour mon entrĂ©e en quatriĂšme je crois, lâhistoire dâamour entre Natacha et le prince AndrĂ© Ă la premiĂšre lecture â ce qui rĂ©duisait le roman Ă une centaine de pages â, lâĂ©popĂ©e napolĂ©onienne en troisiĂšme, Ă la deuxiĂšme lecture Austerlitz, Borodino, lâincendie de Moscou, la retraite de Russie jâavais dessinĂ© une fresque immense de la bataille dâAusterlitz, oĂč se massacraient les petits bonshommes de mon Ă©criture clandestine, deux ou trois cents pages de mieux. Nouvelle lecture en seconde, pour lâamitiĂ© de Pierre Bezoukhov un autre vilain petit canard, mais qui comprenait plus de choses quâon ne le croyait, et la totalitĂ© du roman enfin, en terminale, pour la Russie, pour le personnage de Koutouzov, pour Clausewitz, pour la rĂ©forme agraire, pour TolstoĂŻ. Il y avait Dickens, Ă©videmment â Oliver Twist avait besoin de moi â, Emily BrontĂ«, dont le moral mâappelait au secours, Stevenson, Jack London, Oscar Wilde, et les premiĂšres lectures de DostoĂŻevski, Le joueur, bien sĂ»r avec DostoĂŻevski, va savoir pourquoi, on commence toujours par Le joueur. Ainsi allaient mes lectures, au grĂ© de ce que je trouvais dans la bibliothĂšque familiale et Tintin, bien sĂ»r, et Spirou, et les Signes de piste ou les Bob Morane qui ravageaient lâĂ©poque. La premiĂšre qualitĂ© des romans que jâemportais au collĂšge Ă©tait de ne pas ĂȘtre au programme. Personne ne mâinterrogeait. Aucun regard ne lisait ces lignes pardessus mon Ă©paule; leurs auteurs et moi demeurions entre nous. Jâignorais, en les lisant, que je me cultivais, que ces livres Ă©veillaient en moi un appĂ©tit qui survivrait mĂȘme Ă leur oubli. Ces lectures de jeunesse sâachevĂšrent par quatre portes ouvertes sur les signes du monde, quatre livres on ne peut plus diffĂ©rents mais qui tissĂšrent en moi, pour des raisons qui me demeurent en partie mystĂ©rieuses, des liens Ă©troits de parentĂ© Les liaisons dangereuses, Ă rebours, Mythologies de Roland Barthes et Les choses de Perec. Je nâĂ©tais pas un lecteur raffinĂ©. Nâen dĂ©plaise Ă Flaubert, je lisais comme Emma Bovary Ă quinze ans, pour la seule satisfaction de mes sensations, lesquelles, par bonheur, se rĂ©vĂ©lĂšrent insatiables. Je ne tirais aucun bĂ©nĂ©fice scolaire immĂ©diat de ces lectures. Contre toutes les idĂ©es reçues, ces milliers de pages avalĂ©es et trĂšs vite oubliĂ©es nâamĂ©liorĂšrent pas mon orthographe, toujours incertaine aujourdâhui, dâoĂč lâomniprĂ©sence de mes dictionnaires. Non, ce qui eut provisoirement raison de mes fautes mais ce provisoire rendait la chose dĂ©finitivement possible, ce fut ce roman commandĂ© par ce professeur qui refusait dâabaisser sa lecture Ă des considĂ©rations orthographiques. Je lui devais un manuscrit sans faute. Un gĂ©nie de lâenseignement en somme. Pour moi seul, peut-ĂȘtre, et peut-ĂȘtre en cette seule circonstance, mais un gĂ©nie ! Jâai croisĂ© trois autres de ces gĂ©nies entre ma classe de troisiĂšme et ma seconde terminale, trois autres sauveurs dont je parlerai plus loin un professeur de mathĂ©matiques qui Ă©tait les mathĂ©matiques, une Ă©poustouflante professeur dâhistoire qui pratiquait comme personne lâart de lâincarnation historique, et un professeur de philosophie que mon admiration surprend dâautant plus aujourdâhui que lui-mĂȘme ne garde aucun souvenir de moi il me lâa Ă©crit, ce qui le grandit encore Ă mes yeux puisquâil mâĂ©veilla lâesprit sans que je doive rien Ă son estime mais tout Ă son art. Ă eux quatre ces maĂźtres mâont sauvĂ© de moi-mĂȘme. Sont-ils arrivĂ©s trop tard ? Les aurais-je si bien suivis, sâils avaient Ă©tĂ© mes instituteurs ? Garderais-je un meilleur souvenir de mon enfance ? Quoi quâil en soit, ils ont Ă©tĂ© mes heureux imprĂ©vus. Furent-ils, pour dâautres Ă©lĂšves, la rĂ©vĂ©lation quâils ont Ă©tĂ© pour moi ? Câest une question qui se pose, tant la notion de tempĂ©rament joue son rĂŽle en matiĂšre de pĂ©dagogie. Quand il mâarrive de rencontrer un ancien Ă©lĂšve qui se dĂ©clare heureux des heures passĂ©es dans ma classe, je me dis quâau mĂȘme instant, sur un autre trottoir, se promĂšne peut-ĂȘtre celui pour qui jâĂ©tais lâĂ©teignoir de service. Un autre Ă©lĂ©ment de ma mĂ©tamorphose fut lâirruption de lâamour dans ma prĂ©tendue indignitĂ©. Lâamour ! Parfaitement inimaginable Ă lâadolescent que je croyais ĂȘtre. La statistique, pourtant, disait son surgissement probable, voire certain. Mais non, pensez donc, inspirer de lâamour, moi ? Et Ă qui ? Il se prĂ©senta pour la premiĂšre fois sous la forme dâune Ă©mouvante rencontre de vacances, sâexprima essentiellement dans une copieuse correspondance, et sâacheva par une rupture consentie au nom de notre jeunesse et de la distance gĂ©ographique qui nous sĂ©parait. LâĂ©tĂ© suivant, le cĆur brisĂ© par la fin de cette passion semi-platonique, je mâengageai comme mousse sur un cargo, un des derniers liberty ships en service sur lâAtlantique, et jetai Ă la mer un paquet de lettres Ă faire ricaner les requins. Il fallut attendre deux ans pour quâun autre amour devienne le premier, par lâimportance que, dans ce domaine, les actes confĂšrent Ă la parole. Un autre genre dâincarnation, qui rĂ©volutionna ma vie et signa lâarrĂȘt de mort de ma cancrerie. Une femme mâaimait ! Pour la premiĂšre fois de ma vie mon nom rĂ©sonnait Ă mes propres oreilles ! Une femme mâappelait par mon nom ! Jâexistais aux yeux dâune femme, dans son cĆur, entre ses mains, et dĂ©jĂ dans ses souvenirs, son premier regard du lendemain me le disait ! Choisi parmi tous les autres ! Moi ! PrĂ©fĂ©rĂ© ! Moi ! Par elle ! Une Ă©lĂšve dâhypokhĂągne, qui plus est, quand jâallais redoubler ma terminale ! Mes derniers barrages sautĂšrent tous les livres lus nuitamment, ces milliers de pages pour la plupart effacĂ©es de ma mĂ©moire, ces connaissances stockĂ©es Ă lâinsu de tous et de moi-mĂȘme, enfouies sous tant de couches dâoubli, de renoncement et dâautodĂ©nigrement, ce magma de mots bouillonnant dâidĂ©es, de sentiments, de savoirs en tout genre, fit soudain exploser la croĂ»te dâinfamie et jaillit dans ma cervelle qui prit des allures de firmament infiniment Ă©toile ! En somme, je planais, comme disent les heureux dâaujourdâhui. Jâaimais et on mâaimait ! Comment tant dâardeur impatiente pouvait-elle susciter tant de calme et tant de certitude ? Quelle confiance me faisait-on, tout Ă coup ! Et quelle confiance avais-je soudain en moi ! Pendant les quelques annĂ©es que dura ce bonheur, il ne fut plus question de faire lâimbĂ©cile. Les bouchĂ©es doubles, oui. AprĂšs le bac, jâĂ©liminai en moins de temps quâil nâen faut pour le dire une licence et une maĂźtrise de lettres, lâĂ©criture de mon premier roman, des cahiers entiers dâaphorismes que jâappelais sans rire mes Laconiques, et la production dâinnombrables dissertations, dont certaines destinĂ©es aux khĂągneuses amies de mon amie qui rĂ©clamaient mes lumiĂšres sur tel point dâhistoire, de littĂ©rature ou de philosophie. Dans la foulĂ©e je mâĂ©tais mĂȘme offert le luxe dâune hypokhĂągne que jâabandonnai en cours de route pour la rĂ©daction de ce fameux premier roman. Laisser aller ma propre plume, voler de mes propres ailes, dans mon propre ciel ! Je ne voulais rien dâautre. Et que mon amie continuĂąt de mâaimer. Ă la blague de mon pĂšre sur la rĂ©volution nĂ©cessaire Ă ma licence et sur le risque dâun conflit planĂ©taire si je tentais lâagrĂ©g, jâai ri de bon cĆur et rĂ©torquĂ© que, pas du tout, pas la rĂ©volution, Papa, lâamour, nom de Dieu ! Lâamour depuis trois ans ! La rĂ©volution nous lâavons faite au lit, elle et moi ! Quant Ă lâagrĂ©g, pas dâagrĂ©g, je nâaime pas les jeux de hasard ! Ni de Capes ! Assez perdu de temps comme ça. Une maĂźtrise et basta le minimum vital du professeur. Petit prof, Papa. Dans des petites boĂźtes sâil le faut. Retour sur le lieu du crime. Mây occuper des gosses qui sont tombĂ©s dans la poubelle de Djibouti. Mâoccuper dâeux avec le clair souvenir de ce que je fus. Pour le reste, la littĂ©rature ! Le roman ! Lâenseignement et le roman ! Lire, Ă©crire, enseigner ! Mon rĂ©veil doit aussi beaucoup Ă la tĂ©nacitĂ© de ce pĂšre faussement lointain. Jamais dĂ©couragĂ© par mon dĂ©couragement, il a su rĂ©sister Ă toutes mes tentatives de fuite cette supplique vĂ©hĂ©mente, par exemple, Ă quatorze ans, pour quâil me fasse entrer aux enfants de troupe. Nous en avons beaucoup ri vingt ans plus tard, quand, libĂ©rĂ© de mon service, je lui ai donnĂ© Ă lire la mention inscrite sur mon livret militaire, Grades successifs deuxiĂšme classe. - Successivement deuxiĂšme classe, alors ? Câest bien ce que je pensais inapte Ă lâobĂ©issance et aucun goĂ»t pour le commandement. Il y eut ce vieil ami aussi, Jean Rolin, professeur de philo, pĂšre de Nicolas, de Jeanne et de Jean-Paul, mes compagnons dâadolescence. Chaque fois que je ratais le bac, il mâinvitait dans un excellent restaurant, pour me convaincre, une fois de plus, que chacun va son rythme et que je faisais tout bonnement un retard dâĂ©closion. Jean, mon cher Jean, que ces pages â si tardives en effet â te fassent sourire, au paradis des philosophes. 21. Bref, on devient. Mais on ne change pas tellement. On fait avec ce quâon est. VoilĂ quâĂ la fin de cette deuxiĂšme partie, je mâoffre une crise de doute. Doute quant Ă la nĂ©cessitĂ© de ce livre, doute quant Ă mes capacitĂ©s Ă lâĂ©crire, doute sur moi- mĂȘme tout simplement, doute qui sâĂ©panouira bientĂŽt en considĂ©rations ironiques sur lâensemble de mon travail, voire ma vie entiĂšre⊠Doute prolifĂ©rant⊠Ces crises sont frĂ©quentes. Elles ont beau ĂȘtre un hĂ©ritage de ma cancrerie, je ne mây habitue pas. On doute toujours pour la premiĂšre fois et jâai le doute ravageur. Il me pousse vers ma pente naturelle. Je rĂ©siste mais de jour en jour je redeviens le mauvais Ă©lĂšve que jâessaye de dĂ©crire. Les symptĂŽmes sont rigoureusement pareils Ă ceux de mes treize ans rĂȘverie, procrastination, Ă©parpillement, hypocondrie, nervositĂ©, dĂ©lectation morose, sautes dâhumeur, jĂ©rĂ©miades et, pour finir, sidĂ©ration devant lâĂ©cran de mon ordinateur, comme jadis devant lâexercice Ă faire, lâinterro Ă prĂ©parer⊠Je suis lĂ , ricane le cancre que je fus. Je lĂšve les yeux. Mon regard erre sur le Vercors sud. Pas une maison Ă lâhorizon. Ni une route. Ni un individu. Des champs pierreux bordĂ©s de montagnes rases oĂč sâĂ©panouissent par-ci par-lĂ des bouquets de hĂȘtres comme des panaches silencieux. Sur tout ce vide bourgeonne immensĂ©ment un ciel de menace. Dieu que jâaime ce paysage ! Au fond, une de mes grandes joies aura Ă©tĂ© de mâoffrir cet exil quâenfant je rĂ©clamais Ă mes parents⊠Cet horizon en deçà duquel nul nâa de comptes Ă rendre Ă personne. Sauf ce petit lapin Ă cette buse, lĂ -haut, qui a des vues sur lui⊠Au dĂ©sert, le tentateur, ce nâest pas le diable, câest le dĂ©sert lui-mĂȘme tentation naturelle de tous les abandons. Bon, ça va comme ça, arrĂȘte ton cirque, remets-toi au travail. 22. Et on se remet au travail. Ligne aprĂšs ligne on continue de devenir, avec ce livre qui se fait. On devient. Les uns aprĂšs les autres, nous devenons. Ăa se passe rarement comme prĂ©vu, mais une chose est sĂ»re nous devenons. La semaine derniĂšre, comme je sors dâun cinĂ©ma, une petite fille, neuf ou dix ans, me course dans la rue et me rattrape tout essoufflĂ©e - Monsieur, monsieur ! Quoi donc ? Ai-je oubliĂ© mon parapluie au cinoche ? Tout sourire, la petite dĂ©signe du doigt un type qui nous regarde, de lâautre cĂŽtĂ© de la rue. - Câest mon grand-pĂšre, monsieur ! Grand-pĂšre Ă©bauche un salut un peu gĂȘnĂ©. - Il nâose pas vous dire bonjour, mais vous avez Ă©tĂ© son professeur. Nom dâun chien, son grand-pĂšre ! Jâai Ă©tĂ© le professeur de son grand-pĂšre ! Eh oui, nous devenons. Vous quittez une gamine en quatriĂšme, nulle, nulle, nulle, de son propre aveu Quâest-ce que jâĂ©tais nulle ! », et vingt ans plus tard une jeune femme vous interpelle dans une rue dâAjaccio, radieuse, assise Ă la terrasse dâun cafĂ© - Monsieur, Ne touchez pas lâĂ©paule du cavalier qui passe ! Vous vous arrĂȘtez, vous vous retournez, la jeune femme vous sourit, vous lui rĂ©citez la suite de LâallĂ©e, ce poĂšme de Supervielle quâapparemment vous connaissez tous les deux Il se retournerait Et ce serait la nuit, Une nuit sans Ă©toile, Sans courbe ni nuage. Elle Ă©clate de rire, elle demande - Que deviendrait alors Tout ce qui fait le ciel, La lune et son passage Et le bruit du soleil ? Et vous rĂ©pondez Ă lâenfant rĂ©apparue dans le sourire de la femme, lâenfant rĂ©tive Ă qui vous aviez jadis appris ce poĂšme Il vous faudrait attendre quâun second cavalier Aussi puissant que lâautre ConsentĂźt Ă passer. Ă Paris, je bavarde avec des amis, dans un cafĂ©. Dâune table voisine un homme me pointe du doigt en me regardant fixement. Je lĂšve les yeux et lui demande dâun hochement de front ce quâil me veut. Il mâappelle alors par un autre nom que le mien - Don Segundo Sombra ! Ce faisant, il me fait faire un bond vertigineux dans le temps. - Toi, je tâai eu en 1982 ! En cinquiĂšme. - Tout juste, monsieur. Et cette annĂ©e-lĂ vous nous avez lu Don Segundo Sombra, un roman argentin, de Ricardo Guiraldes. Je ne me rappelle jamais le nom de ces Ă©lĂšves de rencontre, ni dâailleurs leurs visages, mais dĂšs les premiers vers, les premiers titres de romans Ă©voquĂ©s, les premiĂšres allusions Ă un cours prĂ©cis, quelque chose se recompose de lâadolescent qui ne voulait pas lire ou de la petite qui prĂ©tendait ne rien comprendre Ă rien; ils me redeviennent aussi familiers que les vers de Supervielle ou le nom de Segundo Sombra qui, eux, va savoir pourquoi, nâont pas subi lâĂ©rosion du temps. Ils sont Ă la fois cette gamine apeurĂ©e et cette jeune femme qui fait aujourdâhui la mode de sa gĂ©nĂ©ration, ce garçon butĂ© et ce commandant de bord qui bouquine au-dessus des ocĂ©ans, pilote automatique enclenchĂ©. Ă chaque rencontre, on constate quâune vie sâest Ă©panouie, aussi imprĂ©visible que la forme dâun nuage. Et nâallez pas vous imaginer que ces destins doivent tant que ça Ă votre influence de professeur ! Je regarde lâheure Ă la montre gousset que Minne, ma femme, mâa offerte pour quelque ancien anniversaire et qui ne me quitte jamais. Ce genre de montre Ă double boĂźtier sâappelle une savonnette. Donc, je consulte ma savonnette et voilĂ que je glisse quinze ans en arriĂšre, lycĂ©e H, salle F, oĂč je suis occupĂ© Ă surveiller une soixantaine de premiĂšres et de terminales qui planchent dans un silence dâavenir. Tous noircissent du papier Ă qui mieux mieux, sauf Emmanuel, sur ma droite, prĂšs de la fenĂȘtre Ă trois ou quatre rangs de mon estrade. Nez au vent, copie blanche, Emmanuel. Nos regards se croisent. Le mien se fait explicite Alors quoi ? copie blanche ? tu vas tây mettre, oui ? Emmanuel me fait signe dâapprocher. Je lâai eu comme Ă©lĂšve deux ans plus tĂŽt. Malin, vif, cossard, inventif, drĂŽle et dĂ©terminĂ©. Et, pour lâinstant, copie ostensiblement blanche. Je consens Ă mâapprocher, histoire de lui secouer les puces, mais il coupe court Ă mon tir de semonce en lĂąchant, dans un soupir dĂ©finitif - Si vous saviez comme ça mâemmerde, monsieur ! Que faut-il faire dâun pareil Ă©lĂšve ? Lâabattre sur place ? Dans lâexpectative, et bien que ce ne soit pas le moment, je demande - Et peut-on savoir ce qui tâintĂ©resse ? - Ăa. RĂ©pond-il en me rendant ma savonnette, quâil mâa fauchĂ©e sans que je mâen aperçoive. - Et ça, ajoute-t-il en me rendant mon stylo. - Pickpocket ? Tu veux devenir pickpocket ? - Prestidigitateur, monsieur. Ce quâil devint, ma foi, quâil est encore, et renommĂ©, sans que jây sois pour rien. Oui, il arrive parfois que des projets se rĂ©alisent, que des vocations sâaccomplissent, que le futur honore ses rendez-vous. Un ami mâassure quâune surprise mâattend dans le restaurant oĂč il mâinvite. Jây vais. La surprise est de taille. Câest RĂ©mi, le maĂźtre-queux du lieu. Impressionnant du haut de son mĂštre quatre- vingts et sous sa blanche toque de chef ! Je ne le reconnais pas dâabord, mais il me rafraĂźchit la mĂ©moire en dĂ©posant sous mes yeux une copie rĂ©digĂ©e par lui et corrigĂ©e par moi vingt-cinq ans plus tĂŽt. 13/20. Sujet Faites votre portrait Ă quarante ans. Or, lâhomme de quarante ans qui se tient debout devant moi, souriant et vaguement intimidĂ© par lâapparition de son vieux professeur, est trĂšs exactement celui que le jeune garçon dĂ©crivait dans sa copie le chef dâun restaurant dont il comparait les cuisines Ă la salle des machines dâun paquebot de haute mer. Le correcteur avait apprĂ©ciĂ©, en rouge, et avait Ă©mis le souhait de sâasseoir un jour Ă la table de ce restaurant⊠Câest le genre de situation oĂč vous ne regrettez pas dâĂȘtre devenu ce professeur que, dĂ©sormais, vous nâĂȘtes plus. Nous devenons, nous devenons, tous autant que nous sommes, et nous nous croisons parfois entre devenus. Isabelle, la semaine derniĂšre, rencontrĂ©e dans un théùtre, Ă©tonnamment semblable en sa proche quarantaine Ă la gamine de seize ans qui fut mon Ă©lĂšve en seconde⊠Elle avait Ă©chouĂ© dans ma classe aprĂšs son deuxiĂšme renvoi. Mon deuxiĂšme renvoi en trois ans, tout de mĂȘme ! » Orthophoniste Ă prĂ©sent, au sourire avisĂ©. Comme les autres, elle me demande - Vous vous souvenez dâUnetelle ? Et dâUntel ? Et de tel autre ? HĂ©las, ĂŽ mes Ă©lĂšves, ma fichue mĂ©moire se refuse toujours Ă lâarchivage des noms propres. Leurs majuscules continuent de faire barrage. Il me suffisait des grandes vacances pour oublier la plupart de vos noms, alors, vous pensez, avec toutes ces annĂ©es ! Une sorte de siphonage permanent lessive ma cervelle, qui Ă©limine, avec les vĂŽtres, le nom des auteurs que je lis, les titres de leurs bouquins ou ceux des films que je vois, les villes que je traverse, les itinĂ©raires que je suis, les vins que je bois⊠Ce qui ne signifie pas que vous sombriez dans mon oubli ! Quâil me soit seulement donnĂ© de vous revoir cinq minutes, et la bouille confiante de RĂ©mi, le grand rire de Nadia, la malice dâEmmanuel, la gentillesse pensive de Christian, la vivacitĂ© dâAxelle, lâinoxydable bonne humeur dâArthur ressuscitent lâĂ©lĂšve dans cet homme ou cette femme qui me font, en me croisant, le plaisir de reconnaĂźtre leur professeur. Je peux bien vous lâavouer aujourdâhui, votre mĂ©moire a toujours Ă©tĂ© plus vĂ©loce et plus fiable que la mienne, mĂȘme en ces temps oĂč nous apprenions ensemble ces textes hebdomadaires que nous devions pouvoir nous rĂ©citer mutuellement Ă nâimporte quel moment de lâannĂ©e. Bon an mal an, une trentaine de textes en tout genre, dont Isabelle dĂ©clare fiĂšrement - Je nâen ai pas oubliĂ© un seul, monsieur ! - Jâimagine que tu avais tes prĂ©fĂ©rĂ©s⊠- Oui, celui-ci par exemple, dont vous aviez prĂ©cisĂ© que nous serions mĂ»rs pour le comprendre dans une soixantaine dâannĂ©es. Et de me rĂ©citer le texte en question qui, en effet, tombe Ă pic pour clore le chapitre du devenir Mon grand-pĂšre avait coutume de dire La vie est Ă©tonnamment brĂšve. Dans mon souvenir elle se ramasse aujourdâhui sur elle-mĂȘme si serrĂ©e que je comprends Ă peine par exemple quâun jeune homme puisse se dĂ©cider Ă partir Ă cheval pour le plus proche village sans craindre que tout accident Ă©cartĂ© une existence ordinaire et se dĂ©roulant sans heurts ne suffise pas, de bien loin, mĂȘme pour cette promenade. » Dans une esquisse de rĂ©vĂ©rence Isabelle lĂąche le nom de lâauteur Franz Kafka. Et prĂ©cise - Dans la traduction de Vialatte, celle que vous prĂ©fĂ©riez. III - Y ou le prĂ©sent dâincarnation Je nây arriverai jamais 1. - Jây arriverai jamais, mâsieur. - Tu dis ? - Jây arriverai jamais ! - OĂč veux-tu aller ? - Nulle part ! Je veux aller nulle part ! - Alors pourquoi as-tu peur de ne pas y arriver ? - Câest pas ce que je veux dire ! - Quâest-ce que tu veux dire ? - Que jây arriverai jamais, câest tout ! - Ăcris-nous ça au tableau Je nây arriverai jamais. Je ni arriverai jamais. - Tu tâes trompĂ© de nây. Celui-ci est une conjonction nĂ©gative, je tâexpliquerai plus tard. Corrige. Nây, ici, sâĂ©crit n apostrophe, y. Et arriver prend deux r. Je nây arriverai jamais. - Bon. Quâest-ce que câest que ce y », dâaprĂšs toi ? - Je sais pas. - Quâest-ce quâil veut dire ? - Je sais pas. - Eh bien il faut absolument quâon trouve ce quâil veut dire, parce que câest lui qui te fait peur, ce y ». - Jâai pas peur. - Tu nâas pas peur ? - Non. - Tu nâas pas peur de ne pas y arriver ? - Non, je mâen branle. - Pardon ? - Ăa mâest Ă©gal, quoi, je mâen moque ! - Tu te moques de ne pas y arriver ? - Je mâen moque, câest tout. - Et ça, tu peux lâĂ©crire au tableau ? - Quoi, je mâen moque ? - Oui. Je mens moque. - M apostrophe en. LĂ tu as Ă©crit le verbe mentir Ă la premiĂšre personne du prĂ©sent. Je mâen moque. - Bon, et ce en » justement, quâest-ce que câest que ce en » ? - Ce en », quâest-ce que câest ? - Je sais pas, moi⊠Câest tout ça ! - Tout ça quoi ? - Tout ce qui me gonfle ! 2. DĂšs les premiĂšres heures de cours, cette annĂ©e-lĂ , nous nous Ă©tions attaquĂ©s Ă ce y », Ă ce en », Ă ce tout », Ă ce ça », mes Ă©lĂšves et moi. Câest par eux que nous avions entamĂ© lâassaut du bastion grammatical. Si nous voulions nous installer solidement dans lâindicatif prĂ©sent de notre cours, il fallait rĂ©gler leur compte Ă ces mystĂ©rieux agents de dĂ©sincarnation. PrioritĂ© absolue ! Nous avons donc fait la chasse aux pronoms flous. Ces mots Ă©nigmatiques se prĂ©sentaient comme autant dâabcĂšs Ă vider. Y », dâabord. Nous avons commencĂ© par ce fameux y » auquel on nâarrive jamais. Passons sur sa dĂ©nomination de pronom adverbial qui rĂ©sonne comme du chinois Ă lâoreille de lâĂ©lĂšve qui lâentend pour la premiĂšre fois, ouvrons-lui le ventre, extirpons-en tous les sens possibles, nous lui collerons son Ă©tiquette grammaticale en le recousant, aprĂšs avoir remis en place ses entrailles dĂ»ment rĂ©pertoriĂ©es. Les grammairiens lui accordent une valeur imprĂ©cise. Eh bien prĂ©cisons, prĂ©cisons ! En lâoccurrence, cette annĂ©e-lĂ , pour ce garçon-lĂ , qui braillait et lĂąchait des gros mots comme on roule des mĂ©caniques, y » Ă©tait le souvenir cuisant dâun exercice de math sur lequel il venait de se casser les dents. Lâexercice avait dĂ©clenchĂ© la crise stylo jetĂ©, cahier claquĂ© de toute façon jây comprends rien, je mâen branle, ça me gonfle, etc., Ă©lĂšve fichu Ă la porte et piquant une nouvelle crise Ă lâheure suivante, chez moi, en français, oĂč il se heurtait Ă une autre difficultĂ©, grammaticale celle-lĂ , mais qui le renvoyait brutalement au souvenir de la prĂ©cĂ©dente⊠- Jây arriverai jamais, je vous dis. LâĂ©cole câest pas fait pour moi, mâsieur ! DĂ©bat national, mon petit gars, et bientĂŽt sĂ©culaire. Savoir si lâĂ©cole est faite pour toi ou toi pour lâĂ©cole, tu nâimagines pas comme on sâĂ©tripe Ă ce propos dans lâolympe Ă©ducatif. - Il y a trois ans, pensais-tu que tu serais un jour en quatriĂšme ? - Pas vraiment, non. Et puis, en CM2 ils voulaient que je redouble. - Eh bien tu y es quand mĂȘme, en quatriĂšme. Tu y es arrivĂ©. Ă lâanciennetĂ©, peut-ĂȘtre, en piĂštre Ă©tat je te lâaccorde, de plus ou moins bon grĂ©, ça te regarde, Ă plus ou moins juste titre, ça se discute en haut lieu, mais tu y es quand mĂȘme arrivĂ©, le fait est lĂ , et nous tous avec toi, et maintenant que nous y sommes, nous allons y passer lâannĂ©e, y travailler, en profiter pour rĂ©soudre quelques problĂšmes, Ă commencer par les plus urgents de tous cette peur de ne pas y arriver, cette tentation de tâen foutre, et cette manie de tout fourrer dans le mĂȘme tout. Il y a des tas de gens, dans cette ville, qui ont peur de ne pas y arriver et qui croient sâen foutre⊠Mais ils ne sâen foutent pas du tout; ils friment, ils dĂ©priment, ils dĂ©rivent, ils gueulent, ils cognent, ils jouent Ă faire peur, mais sâil y a une chose dont ils ne se foutent pas, câest bien de ce y » et de ce en » qui leur pourrissent la vie, et de ce tout » qui les gonfle. - Ăa sert Ă rien, de toute façon ! - Dâaccord, on va sâoccuper de ce ça », aussi et de ce rien ». Et du verbe servir », tant quâon y est. Parce quâil commence Ă me taper sur les nerfs, le verbe servir » ! Ăa sert Ă rien, ça sert Ă rien, et dans ta bouche, maintenant, il sert Ă quoi, le verbe servir » ? Il est temps de lui poser la question. Cette annĂ©e-lĂ , donc, nous avons ouvert le ventre de ce y », de ce en », de ce ça », de ce tout », de ce rien ». Chaque fois quâils faisaient irruption dans la classe, nous partions Ă la recherche de ce que nous cachaient ces mots si dĂ©primants. Nous avons vidĂ© ces outres infiniment extensibles de ce qui alourdit la barque de lâĂ©lĂšve en perdition, nous les avons vidĂ©es comme on Ă©cope un canot sur le point de couler, et nous avons examinĂ© de prĂšs le contenu de ce que nous jetions par-dessus bord Y » cet exercice de math dâabord, qui avait mis le feu aux poudres. Y » celui de grammaire, ensuite, qui avait rallumĂ© lâincendie. La grammaire, ça me gonfle encore plus que les math, mâsieur ! Et ainsi de suite y », la langue anglaise qui ne se laissait pas saisir, y », la techno qui le gonflait comme le reste dix ans plus tard elle lui prendrait la tĂȘte et dix ans plus tard encore elle le gaverait, y », les rĂ©sultats que tous les adultes attendaient vainement de lui, bref y », tous les aspects de sa scolaritĂ©. DâoĂč lâapparition du en », de sâen moquer sâen foutre, sâen taper, sâen branler, histoire de tester la rĂ©sistance des oreilles enseignantes. Encore une vingtaine dâannĂ©es et sâen battre les couilles viendrait sâajouter Ă la liste. En », le constat quotidien de son Ă©chec, En », lâopinion que les adultes ont de lui, En », ce sentiment dâhumiliation quâil prĂ©fĂšre reconvertir en haine des professeurs et en mĂ©pris des bons Ă©lĂšves⊠DâoĂč son refus de chercher Ă comprendre lâĂ©norme ça » qui ne sert Ă rien », cette envie permanente dâĂȘtre ailleurs, de faire autre chose, nâimporte oĂč ailleurs et nâimporte quoi dâautre. Leur dissection scrupuleuse de ce y » rĂ©vĂ©la Ă ces Ă©lĂšves lâimage quâils se faisaient dâeux-mĂȘmes des nuls fourvoyĂ©s dans un univers absurde, qui prĂ©fĂ©raient sâen foutre, puisquâils ne sây voyaient aucun avenir. - MĂȘme pas en rĂȘve, monsieur ! No future. Y » ou lâavenir inaccessible. Seulement Ă ne sâenvisager aucun futur, on ne sâinstalle pas non plus dans le prĂ©sent. On est assis sur sa chaise mais ailleurs, prisonnier des limbes de la dĂ©ploration, un temps qui ne passe pas, une sorte de perpĂ©tuitĂ©, un sentiment de torture quâon ferait payer Ă nâimporte qui, et au prix fort. DâoĂč ma rĂ©solution de professeur user de lâanalyse grammaticale pour les ramener ici, maintenant, afin dây Ă©prouver le dĂ©lice trĂšs particulier de comprendre Ă quoi sert un pronom adverbial, un mot capital quâon utilise mille fois par jour, sans y penser. Parfaitement inutile, devant cet Ă©lĂšve en colĂšre, de se perdre en arguties morales ou psychologiques, lâheure nâest pas au dĂ©bat, elle est Ă lâurgence. Une fois y » et en » vidĂ©s et nettoyĂ©s, nous les avons dĂ»ment Ă©tiquetĂ©s. Deux pronoms adverbiaux fort pratiques pour noyer le poisson dans une conversation Ă©pineuse. Nous les avons comparĂ©s Ă des caves du langage, ces pronoms, Ă des greniers inaccessibles, Ă une valise quâon nâouvre jamais, Ă un paquet oubliĂ© dans une consigne dont on aurait perdu la clef. - Une planque, monsieur, une sacrĂ©e planque ! Pas si bonne en lâoccurrence. On croit sây cacher et voilĂ que la planque nous digĂšre. Y » et en » nous avalent et nous ne savons plus qui nous sommes. 3. Les maux de grammaire se soignent par la grammaire, les fautes dâorthographe par lâexercice de lâorthographe, la peur de lire par la lecture, celle de ne pas comprendre par lâimmersion dans le texte, et lâhabitude de ne pas rĂ©flĂ©chir par le calme renfort dâune raison strictement limitĂ©e Ă lâobjet qui nous occupe, ici, maintenant, dans cette classe, pendant cette heure de cours, tant que nous y sommes. Jâai hĂ©ritĂ© cette conviction de ma propre scolaritĂ©. On mây a beaucoup fait la morale, on a souvent essayĂ© de me raisonner, et avec bienveillance, car les gentils ne manquent pas chez les professeurs. Le directeur du collĂšge oĂč mâavait expĂ©diĂ© mon cambriolage domestique, par exemple. CâĂ©tait un marin, un ancien commandant de bord, rompu Ă la patience des ocĂ©ans, pĂšre de famille et mari attentif dâune Ă©pouse quâon disait atteinte dâun mal mystĂ©rieux. Un homme fort occupĂ© par les siens et par la direction de ce pensionnat oĂč les cas de mon espĂšce ne manquaient pas. Combien dâheures a-t-il pourtant Ă©puisĂ©es Ă me convaincre que je nâĂ©tais pas lâidiot que je prĂ©tendais ĂȘtre, que mes rĂȘves dâexil africain Ă©taient des tentatives de fuite, et quâil suffisait de me mettre sĂ©rieusement au travail pour lever lâhypothĂšque que mes jĂ©rĂ©miades faisaient peser sur mes aptitudes ! Je le trouvais bien bon de sâintĂ©resser Ă moi, lui qui avait tant de soucis, et je promettais de me reprendre, oui, oui, tout de suite. Seulement, dĂšs que je me retrouvais en cours de math, ou Ă lâĂ©tude du soir penchĂ© sur une leçon de sciences naturelles, il ne restait plus rien de lâinvincible confiance que jâavais retirĂ©e de notre entretien. Câest que nous nâavions pas parlĂ© dâalgĂšbre, monsieur le directeur et moi, ni de la photosynthĂšse, mais de volontĂ©, mais de concentration, câĂ©tait de moi que nous avions parlĂ©, un moi tout Ă fait susceptible de progresser, il en Ă©tait convaincu, si je mây mettais vraiment ! Et ce moi, gonflĂ© dâun soudain espoir, jurait de sâappliquer, de ne plus se raconter dâhistoires; hĂ©las, dix minutes plus tard, confrontĂ© Ă lâalgĂ©bricitĂ© du langage mathĂ©matique, il se vidait comme une baudruche, ce moi, et Ă lâĂ©tude du soir il nâĂ©tait plus que renoncement devant le goĂ»t inexplicable des plantes pour le gaz carbonique via lâĂ©trange chlorophylle. Je redevenais le crĂ©tin familier qui nây comprendrait jamais rien, pour la raison quâil nây avait jamais rien compris. De cette mĂ©saventure tant de fois rĂ©pĂ©tĂ©e, la conviction mâest restĂ©e quâil fallait parler aux Ă©lĂšves le seul langage de la matiĂšre que je leur enseignais. Peur de la grammaire ? Faisons de la grammaire. Pas dâappĂ©tit pour la littĂ©rature ? Lisons ! Car, aussi Ă©trange que cela puisse vous paraĂźtre, ĂŽ nos Ă©lĂšves, vous ĂȘtes pĂ©tris des matiĂšres que nous vous enseignons. Vous ĂȘtes la matiĂšre mĂȘme de toutes nos matiĂšres. Malheureux Ă lâĂ©cole ? Peut-ĂȘtre. ChahutĂ©s par la vie ? Certains, oui. Mais Ă mes yeux, faits de mots, tous autant que vous ĂȘtes, tissĂ©s de grammaire, remplis de discours, mĂȘme les plus silencieux ou les moins armĂ©s en vocabulaire, hantĂ©s par vos reprĂ©sentations du monde, pleins de littĂ©rature en somme, chacun dâentre vous, je vous prie de me croire. 4. VanitĂ© des interventions psychologiques les mieux intentionnĂ©es. Classe de premiĂšre. Jocelyne est en larmes, le cours ne peut pas commencer. Il nây a pas plus Ă©tanche que le chagrin pour faire Ă©cran au savoir. Le rire, on peut lâĂ©teindre dâun regard, mais les larmes⊠- Est-ce que quelquâun a une histoire drĂŽle en rĂ©serve ? Il faut faire rire Jocelyne pour quâon puisse commencer. Creusez-vous la cervelle. Une histoire trĂšs drĂŽle. Budget, trois minutes, pas plus; Montesquieu nous attend. Lâhistoire drĂŽle jaillit. Elle est drĂŽle en effet. Tout le monde rigole, y compris Jocelyne, que jâinvite Ă venir me parler pendant la rĂ©crĂ©ation, si elle en Ă©prouve le besoin. - Dâici lĂ , tu ne tâoccupes que de Montesquieu. RĂ©crĂ©. Jocelyne mâexpose son malheur. Ses parents ne sâentendent plus. Ils se disputent du matin au soir. Se disent des horreurs. La vie Ă la maison est infernale, la situation dĂ©chirante. Bon, me dis-je, encore deux coureurs de fond qui ont mis vingt ans Ă se trouver mal assortis; il y a du divorce dans lâair. Jocelyne, qui nâest pas une mauvaise Ă©lĂšve, dĂ©gringole dans toutes les matiĂšres. Et me voilĂ bricolant dans son chagrin. Mieux vaut, lui dis-je trĂšs prudemment, peut-ĂȘtre, le divorce, tu sais, Jocelyne, enfin⊠deux divorcĂ©s apaisĂ©s te seront plus supportables quâun couple acharnĂ© Ă se dĂ©truire⊠Etc. Jocelyne fond de nouveau en larmes - Justement, monsieur, ils avaient dĂ©cidĂ© de divorcer, mais ils viennent dây renoncer ! Ah ! Bon. Bon, bon, bon. Bien. Câest toujours plus compliquĂ© que ne le croit lâapprenti psychologue. - Connais-tu Maisie Farange ? - Non, qui câest ? - Câest la fille de Beale Farange et de sa femme, dont jâai oubliĂ© le prĂ©nom. Deux divorcĂ©s cĂ©lĂšbres en leur temps. Maisie Ă©tait petite quand ils se sont sĂ©parĂ©s, mais elle nâen a pas perdu une miette. Tu devrais faire sa connaissance. Câest un roman. Dâun AmĂ©ricain. Henry James. Ce que savait Maisie. Roman complexe au demeurant, que Jocelyne lut durant les semaines suivantes, stimulĂ©e par le terrain mĂȘme de la bataille conjugale. Ils se balancent les mĂȘmes arguments que les Farange, monsieur ! » Eh oui, pour ĂȘtre saignante de vrai sang, la guerre des couples et le chagrin des enfants nâen sont pas moins littĂ©raires. Cela dit, quand Montesquieu fait lâhonneur de sa prĂ©sence Ă notre classe, on se doit dâĂȘtre prĂ©sent Ă Montesquieu. 5. Leur prĂ©sence en classe⊠Pas commode, pour ces garçons et ces filles de fournir cinquante-cinq minutes de concentration, dans cinq ou six cours successifs, selon cet emploi si particulier que lâĂ©cole fait du temps. Quel casse-tĂȘte, lâemploi du temps ! RĂ©partition des classes, des matiĂšres, des heures, des Ă©lĂšves, en fonction du nombre de salles, de la constitution des demi- groupes, du nombre de matiĂšres optionnelles, de la disponibilitĂ© des labos, des desiderata incompatibles du professeur de ceci et de la professeur de cela⊠Il est vrai quâaujourdâhui la tĂȘte du proviseur est sauvĂ©e par lâordinateur auquel il confie ces paramĂštres DĂ©solĂ© pour votre mercredi aprĂšs-midi, madame Untel, câest lâordinateur. » - Cinquante-cinq minutes de français, expliquais-je Ă mes Ă©lĂšves, câest une petite heure avec sa naissance, son milieu et sa fin, une vie entiĂšre, en somme. Cause toujours, auraient-ils pu me rĂ©pondre, une vie de littĂ©rature qui ouvre sur une vie de mathĂ©matiques, laquelle donne sur une pleine existence dâhistoire, qui vous propulse sans raison dans une autre vie, anglaise celle-lĂ , ou allemande, ou chimique, ou musicale⊠Ăa en fait des rĂ©incarnations en une seule journĂ©e ! Et sans aucune logique ! Câest Alice au pays des merveilles, votre emploi du temps on prend le thĂ© chez le liĂšvre de mars et on se retrouve sans transition Ă jouer au croquet avec la reine de cĆur. Une journĂ©e passĂ©e dans le shaker de Lewis Carroll, le merveilleux en moins, vous parlez dâune gymnastique ! Et ça se donne des allures de rigueur, par- dessus le marchĂ©, une absolue pagaille taillĂ©e comme un jardin Ă la française, bosquet de cinquante-cinq minutes par bosquet de cinquante-cinq minutes. Il nây a guĂšre que la journĂ©e dâun psychanalyste et le salami du charcutier pour ĂȘtre dĂ©coupĂ©s en tranches aussi Ă©gales. Et ça, toutes les semaines de lâannĂ©e ! Le hasard sans la surprise, un comble ! Il serait tentant de leur rĂ©pondre Cessez de rouspĂ©ter, chers Ă©lĂšves, et mettez-vous Ă notre place, votre comparaison avec le psychanalyste nâest dâailleurs pas mauvaise; tous les jours dans son cabinet, le pauvre, Ă voir dĂ©filer le malheur du monde, et nous dans nos classes Ă voir dĂ©filer son ignorance, par groupes de trente- cinq et Ă heure fixe, notre vie entiĂšre, laquelle perception logarithmique ou pas est beaucoup plus longue que votre trop brĂšve jeunesse, vous verrez, vous verrez⊠Mais non, ne jamais demander Ă un Ă©lĂšve de se mettre Ă la place dâun professeur, la tentation du ricanement est trop forte. Et ne jamais lui proposer de mesurer son temps au nĂŽtre notre heure nâest vraiment pas la sienne, nous nâĂ©voluons pas dans la mĂȘme durĂ©e. Quant Ă lui parler de nous ou de lui-mĂȘme, pas question hors sujet. Nous en tenir Ă ce que nous avons dĂ©cidĂ© cette heure de grammaire doit ĂȘtre une bulle dans le temps. Mon travail consiste Ă faire en sorte que mes Ă©lĂšves se sentent exister grammaticalement pendant ces cinquante-cinq minutes. Pour y parvenir, ne pas perdre de vue que les heures ne se ressemblent pas les heures de la matinĂ©e ne sont pas celles de lâaprĂšs-midi; les heures du rĂ©veil, les heures digestives, celles qui prĂ©cĂšdent les rĂ©crĂ©ations, celles qui les suivent, toutes sont diffĂ©rentes. Et lâheure qui succĂšde au cours de math ne se prĂ©sente pas comme celle qui suit le cours de gym⊠Ces diffĂ©rences nâont guĂšre dâincidence sur lâattention des bons Ă©lĂšves. Ceux-ci jouissent dâune facultĂ© bĂ©nie changer de peau Ă bon escient, au bon moment, au bon endroit, passer de lâadolescent agitĂ© Ă lâĂ©lĂšve attentif, de lâamoureux Ă©conduit au matheux concentrĂ©, du joueur au bĂ»cheur, de Tailleurs Ă lâici, du passĂ© au prĂ©sent, des mathĂ©matiques Ă la littĂ©rature⊠Câest leur vitesse dâincarnation qui distingue les bons Ă©lĂšves des Ă©lĂšves Ă problĂšmes. Ceux-ci, comme le leur reprochent leurs professeurs, sont souvent ailleurs. Ils se libĂšrent plus difficilement de lâheure prĂ©cĂ©dente, ils traĂźnent dans un souvenir ou se projettent dans un quelconque dĂ©sir dâautre chose. Leur chaise est un tremplin qui les expĂ©die hors de la classe Ă la seconde oĂč ils sây posent. Ă moins quâils ne sây endorment. Si je veux espĂ©rer leur pleine prĂ©sence mentale, il me faut les aider Ă sâinstaller dans mon cours. Les moyens dây arriver ? Cela sâapprend, surtout sur le terrain, Ă la longue. Une seule certitude, la prĂ©sence de mes Ă©lĂšves dĂ©pend Ă©troitement de la mienne de ma prĂ©sence Ă la classe entiĂšre et Ă chaque individu en particulier, de ma prĂ©sence Ă ma matiĂšre aussi, de ma prĂ©sence physique, intellectuelle et mentale, pendant les cinquante-cinq minutes que durera mon cours. 6. Ă le souvenir pĂ©nible des cours oĂč je nây Ă©tais pas ! Comme je les sentais flotter, mes Ă©lĂšves, ces jours-lĂ , tranquillement dĂ©river pendant que jâessayais de rameuter mes forces. Cette sensation de perdre ma classe⊠Je nây suis pas, ils nây sont plus, nous avons dĂ©crochĂ©. Pourtant, lâheure sâĂ©coule. Je joue le rĂŽle de celui qui fait cours, ils font ceux qui Ă©coutent. Bien sĂ©rieuse notre mine commune, blabla dâun cĂŽtĂ©, griffonnage de lâautre, un inspecteur sâen satisferait peut-ĂȘtre; pourvu que la boutique ait lâair ouverte⊠Mais je nây suis pas, nom dâun chien, je nây suis pas, aujourdâhui, je suis ailleurs. Ce que je dis ne sâincarne pas, ils se foutent Ă©perdument de ce quâils entendent. Ni questions ni rĂ©ponses. Je me replie derriĂšre le cours magistral. LâĂ©nergie dĂ©mesurĂ©e que je dilapide alors pour faire prendre ce ridicule filet de savoir ! Je suis Ă cent lieues de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de cette classe, de ce bahut, de cette situation, je mâĂ©puise Ă rĂ©duire la distance mais pas moyen, je suis aussi loin de ma matiĂšre que de ma classe. Je ne suis pas le professeur, je suis le gardien du musĂ©e, je guide mĂ©caniquement une visite obligatoire. Ces heures ratĂ©es me laissaient sur les genoux. Je sortais de ma classe Ă©puisĂ© et furieux. Une fureur dont mes Ă©lĂšves risquaient de faire les frais toute la journĂ©e, car il nây a pas plus prompt Ă vous engueuler quâun professeur mĂ©content de lui-mĂȘme. Attention les mĂŽmes, rasez les murs, votre prof sâest donnĂ© une mauvaise note, le premier responsable venu fera lâaffaire ! Sans parler de la correction de vos copies, ce soir, Ă la maison. Un domaine oĂč la fatigue et la mauvaise conscience ne sont pas bonnes conseillĂšres ! Mais non, pas de copies ce soir, et pas de tĂ©lĂ©, pas de sortie, au lit ! La premiĂšre qualitĂ© dâun professeur, câest le sommeil. Le bon professeur est celui qui se couche tĂŽt. 7. Elle est immĂ©diatement perceptible, la prĂ©sence du professeur qui habite pleinement sa classe. Les Ă©lĂšves la ressentent dĂšs la premiĂšre minute de lâannĂ©e, nous en avons tous fait lâexpĂ©rience le professeur vient dâentrer, il est absolument lĂ , cela sâest vu Ă sa façon de regarder, de saluer ses Ă©lĂšves, de sâasseoir, de prendre possession du bureau. Il ne sâest pas Ă©parpillĂ© par crainte de leurs rĂ©actions, il ne sâest pas recroquevillĂ© sur lui-mĂȘme, non, il est Ă son affaire, dâentrĂ©e de jeu, il est prĂ©sent, il distingue chaque visage, la classe existe aussitĂŽt sous ses yeux. Cette prĂ©sence, je lâai Ă©prouvĂ©e une nouvelle fois, il y a peu, au Blanc-Mesnil, oĂč mâinvitait une jeune collĂšgue qui avait plongĂ© ses Ă©lĂšves dans un de mes romans. Quelle matinĂ©e jâai passĂ©e lĂ ! BombardĂ© de questions par des lecteurs qui semblaient possĂ©der mieux que moi la matiĂšre de mon livre, lâintimitĂ© de mes personnages, qui sâexaltaient sur certains passages et sâamusaient Ă Ă©pingler mes tics dâĂ©criture⊠Je mâattendais Ă rĂ©pondre Ă des questions sagement rĂ©digĂ©es, sous lâĆil dâun professeur lĂ©gĂšrement en retrait, soucieux du seul ordre de la classe, comme cela mâarrive assez souvent, et voilĂ que jâĂ©tais pris dans le tourbillon dâune controverse littĂ©raire oĂč les Ă©lĂšves me posaient fort peu de questions convenues. Quand lâenthousiasme emportait leurs voix au-dessus du niveau de dĂ©cibels supportable, leur professeur mâinterrogeait elle-mĂȘme, deux octaves plus bas, et la classe entiĂšre se rangeait Ă cette ligne mĂ©lodique. Plus tard, dans le cafĂ© oĂč nous dĂ©jeunions, je lui ai demandĂ© comment elle sây prenait pour maĂźtriser tant dâĂ©nergie vitale. Elle a dâabord Ă©ludĂ© - Ne jamais parler plus fort quâeux, câest le truc. Mais je voulais en savoir davantage sur la maĂźtrise quâelle avait de ces Ă©lĂšves, leur bonheur manifeste dâĂȘtre lĂ , la pertinence de leurs questions, le sĂ©rieux de leur Ă©coute, le contrĂŽle de leur enthousiasme, leur emprise sur eux-mĂȘmes quand ils nâĂ©taient pas dâaccord entre eux, lâĂ©nergie et la gaietĂ© de lâensemble, bref tout ce qui tranchait tellement avec la reprĂ©sentation effrayante que les mĂ©dias propagent de ces classes blackĂ©beures. Elle fit la somme de mes questions, rĂ©flĂ©chit un peu et rĂ©pondit - Quand je suis avec eux ou dans leurs copies je ne suis pas ailleurs. Elle ajouta - Mais, quand je suis ailleurs, je ne suis plus du tout avec eux. Son ailleurs, en lâoccurrence, Ă©tait un quatuor Ă cordes qui exigeait de son violoncelle lâabsolu que rĂ©clame la musique. Du reste, elle voyait un rapport de nature entre une classe et un orchestre. - Chaque Ă©lĂšve joue de son instrument, ce nâest pas la peine dâaller contre. Le dĂ©licat, câest de bien connaĂźtre nos musiciens et de trouver lâharmonie. Une bonne classe, ce nâest pas un rĂ©giment qui marche au pas, câest un orchestre qui travaille la mĂȘme symphonie. Et si vous avez hĂ©ritĂ© du petit triangle qui ne sait faire que ting ting, ou de la guimbarde qui ne fait que bloĂŻng bloĂŻng, le tout est quâils le fassent au bon moment, le mieux possible, quâils deviennent un excellent triangle, une irrĂ©prochable guimbarde, et quâils soient fiers de la qualitĂ© que leur contribution confĂšre Ă lâensemble. Comme le goĂ»t de lâharmonie les fait tous progresser, le petit triangle finira lui aussi par connaĂźtre la musique, peut-ĂȘtre pas aussi brillamment que le premier violon, mais il connaĂźtra la mĂȘme musique. Elle eut une moue fataliste - Le problĂšme, câest quâon veut leur faire croire Ă un monde oĂč seuls comptent les premiers violons. Un temps - Et que certains collĂšgues se prennent pour des Karajan qui supportent mal de diriger lâorphĂ©on municipal. Ils rĂȘvent tous du Philharmonique de Berlin, ça peut se comprendre⊠Puis, en nous quittant, comme je lui rĂ©pĂ©tais mon admiration, elle rĂ©pondit - Il faut dire que vous ĂȘtes venu Ă dix heures. Ils Ă©taient rĂ©veillĂ©s. 8. Il y a lâappel du matin. Entendre son nom prononcĂ© par la voix du professeur, câest un second rĂ©veil. Le son que fait votre nom Ă huit heures du matin a des vibrations de diapason. - Je ne peux pas me rĂ©soudre Ă nĂ©gliger les appels, surtout celui du matin, mâexplique une autre professeur â de math, cette fois â, mĂȘme si je suis pressĂ©e. RĂ©citer une liste de noms comme on compte des moutons, ce nâest pas possible. Jâappelle mes lascars en les regardant, je les accueille, je les nomme un Ă un, et jâĂ©coute leur rĂ©ponse. AprĂšs tout, lâappel est le seul moment de la journĂ©e oĂč le professeur a lâoccasion de sâadresser Ă chacun de ses Ă©lĂšves, ne serait-ce quâen prononçant son nom. Une petite seconde oĂč lâĂ©lĂšve doit sentir quâil existe Ă mes yeux, lui et pas un autre. Quant Ă moi, jâessaye autant que possible de saisir son humeur du moment au son que fait son PrĂ©sent ». Si sa voix est fĂȘlĂ©e, il faudra Ă©ventuellement en tenir compte. Lâimportance de lâappel⊠Nous jouions Ă un petit jeu, mes Ă©lĂšves et moi. Je les appelais, ils rĂ©pondaient, et je rĂ©pĂ©tais leur PrĂ©sent », Ă mi-voix mais sur le mĂȘme ton, comme un lointain Ă©cho - Manuel ? - PrĂ©sent ! - PrĂ©sent ». Laetitia ? - PrĂ©sente ! - PrĂ©sente ». Victor ? - PrĂ©sent ! - PrĂ©sent ». Carole ? - PrĂ©sente ! » - PrĂ©sente ». RĂ©mi ? Jâimitais le PrĂ©sent » retenu de Manuel, le PrĂ©sent » clair de Laetitia, le PrĂ©sent » vigoureux de Victor, le PrĂ©sent » cristallin de Carole⊠JâĂ©tais leur Ă©cho du matin. Certains sâappliquaient Ă rendre leur voix le plus opaque possible, dâautres sâamusaient Ă changer dâintonation pour me surprendre, ou rĂ©pondaient Oui », ou Je suis là », ou Câest bien moi ». Je rĂ©pĂ©tais tout bas la rĂ©ponse, quelle quâelle fĂ»t, sans manifester de surprise. CâĂ©tait notre moment de connivence, le bonjour matinal dâune Ă©quipe qui allait se mettre Ă lâouvrage. Mon ami Pierre, lui, professeur Ă Ivry, ne fait jamais lâappel. - Enfin, deux ou trois fois au dĂ©but de lâannĂ©e, le temps de connaĂźtre leurs noms et leurs visages. Autant passer tout de suite aux choses sĂ©rieuses. Ses Ă©lĂšves attendent en rangs, dans le couloir, devant la porte de sa classe. Partout ailleurs dans le collĂšge, on court, on sâinterpelle, on bouscule les chaises et les tables, on envahit lâespace, on sature le volume sonore; Pierre, lui, attend que les rangs se forment, puis il ouvre la porte, regarde garçons et filles entrer un par un, Ă©change par-ci par-lĂ un Bonjour » qui va de soi, referme la porte, se dirige Ă pas mesurĂ©s vers son bureau, les Ă©lĂšves attendant, debout derriĂšre leurs chaises. Il les prie de sâasseoir, et commence Bon, Karim, oĂč en Ă©tions-nous ? » Son cours est une conversation qui reprend lĂ oĂč elle sâest interrompue. Ă la gravitĂ© quâil met Ă sa tĂąche, Ă lâaffectueuse confiance que lui portent ses Ă©lĂšves, Ă leur fidĂ©litĂ© une fois devenus adultes, jâai toujours vu mon ami Pierre comme une rĂ©incarnation de lâoncle Jules. - Au fond, tu es lâoncle Jules du Val-de-Marne ! Il Ă©clate de son rire formidable - Tu as raison, mes collĂšgues me prennent pour un prof du XIXe siĂšcle ! Ils croient que je collectionne les marques de respect extĂ©rieur, que la mise en rangs, les gosses debout derriĂšre leur chaise, ce genre de trucs, tient Ă une nostalgie des temps anciens. Remarque, ça nâa jamais fait de mal Ă personne, un peu de politesse, mais en lâoccurrence il sâagit dâautre chose en installant mes Ă©lĂšves dans le silence, je leur donne le temps dâatterrir dans mon cours, de commencer par le calme. De mon cĂŽtĂ©, jâexamine leurs tĂȘtes, je note les absents, jâobserve les groupes qui se font et se dĂ©font; bref, je prends la tempĂ©rature matinale de la classe. Aux derniĂšres heures de lâaprĂšs-midi, quand nos Ă©lĂšves tombaient de fatigue, Pierre et moi pratiquions sans le savoir le mĂȘme rituel. Nous leur demandions dâĂ©couter la ville lui Ivry, moi Paris. Suivaient deux minutes dâimmobilitĂ© et de silence oĂč le boucan du dehors confirmait la paix du dedans. Ces heures-lĂ , nous faisions nos cours Ă voix plus basse; souvent nous les terminions par une lecture. 9. En aura-t-elle profĂ©rĂ©, des sottises, ma gĂ©nĂ©ration, sur les rituels considĂ©rĂ©s comme marque de soumission aveugle, la notation estimĂ©e avilissante, la dictĂ©e rĂ©actionnaire, le calcul mental abrutissant, la mĂ©morisation des textes infantilisante, ce genre de proclamation⊠Il en va de la pĂ©dagogie comme du reste dĂšs que nous cessons de rĂ©flĂ©chir sur des cas particuliers or, dans ce domaine, tous les cas sont particuliers, nous cherchons, pour rĂ©gler nos actes, lâombre de la bonne doctrine, la protection de lâautoritĂ© compĂ©tente, la caution du dĂ©cret, le blanc-seing idĂ©ologique. Puis nous campons sur des certitudes que rien nâĂ©branle, pas mĂȘme le dĂ©menti quotidien du rĂ©el. Trente ans plus tard seulement, si lâĂducation nationale entiĂšre vire de bord pour Ă©viter lâiceberg des dĂ©sastres accumulĂ©s, nous nous autorisons un timide virage intĂ©rieur, mais câest le virage du paquebot lui-mĂȘme, et nous voilĂ suivant le cap dâune nouvelle doctrine, sous la houlette dâun nouveau commandement, au nom de notre libre arbitre bien entendu, Ă©ternels anciens Ă©lĂšves que nous sommes. 10. RĂ©actionnaire, la dictĂ©e ? InopĂ©rante en tout cas, si elle est pratiquĂ©e par un esprit paresseux qui se contente de dĂ©falquer des points dans le seul but de dĂ©crĂ©ter un niveau ! Avilissante, la notation ? Certes, quand elle ressemble Ă cette cĂ©rĂ©monie, vue il y a peu Ă la tĂ©lĂ©vision, dâun professeur rendant leurs copies Ă ses Ă©lĂšves, chaque devoir lĂąchĂ© devant chaque criminel comme un verdict annoncĂ©, le visage du professeur irradiant la fureur et ses commentaires vouant tous ces bons Ă rien Ă lâignorance dĂ©finitive et au chĂŽmage perpĂ©tuel. Mon Dieu, le silence haineux de cette classe ! Cette rĂ©ciprocitĂ© manifeste du mĂ©pris ! 11. Jâai toujours conçu la dictĂ©e comme un rendez-vous complet avec la langue. La langue telle quâelle sonne, telle quâelle raconte, telle quâelle raisonne, la langue telle quâelle sâĂ©crit et se construit, le sens tel quâil se prĂ©cise par lâexercice mĂ©ticuleux de la correction. Car il nây a pas dâautre but Ă la correction dâune dictĂ©e que lâaccĂšs au sens exact du texte, Ă lâesprit de la grammaire, Ă lâampleur des mots. Si la note doit mesurer quelque chose, câest la distance parcourue par lâintĂ©ressĂ© sur le chemin de cette comprĂ©hension. Ici comme en analyse littĂ©raire, il sâagit de passer de la singularitĂ© du texte quelle histoire va-t-on me raconter ? Ă lâĂ©lucidation du sens quâest-ce que tout cela veut dire exactement ?, en transitant par la passion du fonctionnement comment ça marche ?. Quelles quâaient Ă©tĂ© mes terreurs dâenfant Ă lâapproche dâune dictĂ©e et Dieu sait que mes professeurs pratiquaient la dictĂ©e comme une razzia de riches dans un quartier pauvre !, jâai toujours Ă©prouvĂ© la curiositĂ© de sa premiĂšre lecture. Toute dictĂ©e commence par un mystĂšre que va-t-on me lire lĂ ? Certaines dictĂ©es de mon enfance Ă©taient si belles quâelles continuaient Ă fondre en moi comme un bonbon acidulĂ©, longtemps aprĂšs la note infamante quâelles mâavaient pourtant coĂ»tĂ©e. Mais, ce zĂ©ro en orthographe, ou ce moins 15, ce moins 27 !, jâen avais fait un refuge dont personne ne pouvait me chasser. Inutile de mâĂ©puiser en corrections puisque le rĂ©sultat mâĂ©tait connu dâavance ! Combien de fois, enfant, ai-je affirmĂ© Ă mes professeurs ce que mes Ă©lĂšves me rĂ©pĂ©teraient Ă leur tour si souvent - De toute façon jâaurai toujours zĂ©ro en dictĂ©e ! - Ah bon, Nicolas ? Quâest-ce qui te fait croire ça ? - Jâai toujours eu zĂ©ro ! - Moi aussi, mâsieur ! - Toi aussi, VĂ©ronique ? - Et moi aussi, moi aussi ! - Câest une Ă©pidĂ©mie, alors ! Levez le doigt, ceux qui ont toujours eu zĂ©ro en orthographe. CâĂ©tait une conversation de dĂ©but dâannĂ©e, pendant notre prise de contact, avec des quatriĂšmes par exemple; elle ouvrait systĂ©matiquement sur la premiĂšre dictĂ©e dâune longue sĂ©rie - Dâaccord, on va bien voir. Prenez une feuille, Ă©crivez DictĂ©e. - Oh, non mâsieueueueur ! - Ăa ne se nĂ©gocie pas. DictĂ©e. Ăcrivez Nicolas prĂ©tend quâil aura toujours zĂ©ro en orthographe⊠Nicolas prĂ©tend⊠Une dictĂ©e non prĂ©parĂ©e, que jâimaginais sur place, Ă©cho instantanĂ© Ă leur aveu de nullitĂ© Nicolas prĂ©tend quâil aura toujours zĂ©ro en orthographe, pour la seule raison quâil nâa jamais obtenu une autre note. FrĂ©dĂ©ric, Sami et VĂ©ronique partagent son opinion. Le zĂ©ro, qui les poursuit depuis leur premiĂšre dictĂ©e, les a rattrapĂ©s et avalĂ©s. Ă les entendre, chacun dâeux habite un zĂ©ro dâoĂč il ne peut pas sortir. Ils ne savent pas quâils ont la clĂ© dans leur poche. Pendant que jâimaginais le texte, y distribuant un petit rĂŽle Ă chacun dâeux, histoire dâĂ©moustiller leur curiositĂ©, je faisais mes comptes grammaticaux un participe conjuguĂ© avec avoir, COD placĂ© derriĂšre; un prĂ©sent singulier prĂ©cĂ©dĂ© dâun pronom complĂ©ment pluriel et dâun pronom relatif sujet; deux autres participes avec avoir, COD placĂ© devant; un infinitif prĂ©cĂ©dĂ© dâun pronom complĂ©ment, etc. La dictĂ©e achevĂ©e, nous entamions sa correction immĂ©diate - Bon, Nicolas, lis-nous la premiĂšre phrase. - Nicolas prĂ©tend quâil aura toujours zĂ©ro en orthographe. - Câest la premiĂšre phrase ? Elle sâarrĂȘte lĂ , tu es sĂ»r ? -⊠- Lis attentivement. - Ah ! Non, pour la raison quâil nâa jamais obtenu une autre note. - Bien. Quel est le premier verbe conjuguĂ© ? - PrĂ©tend ? - Oui. Infinitif ? - PrĂ©tendre. - Quel groupe ? - Euh⊠- TroisiĂšme, je tâexpliquerai tout Ă lâheure. Quel temps ? - PrĂ©sent. - Le sujet ? - Moi. Enfin, Nicolas. - La personne ? - TroisiĂšme personne du singulier. - TroisiĂšme personne de prĂ©tendre au prĂ©sent, oui. Faites attention Ă la terminaison. Ă toi, VĂ©ronique, quel est le deuxiĂšme verbe de cette phrase ? -a! - a ? Le verbe avoir ? Tu en es sĂ»re ? Relis. -⊠-⊠- Non, pardon, mâsieur, câest a obtenu. Câest le verbe obtenir ! - Ă quel temps ? Une correction qui reprend tout de zĂ©ro puisque câest de lĂ que nous affirmons partir. En quatriĂšme ? Eh oui ! tout reprendre de zĂ©ro en quatriĂšme ! Jusquâen troisiĂšme il nâest jamais trop tard pour repartir de zĂ©ro, quoi quâon pense des impĂ©ratifs du programme ! Je ne vais quand mĂȘme pas entĂ©riner un perpĂ©tuel manque de bases, renier systĂ©matiquement la patate chaude au collĂšgue suivant ! Allez, on repart de zĂ©ro chaque verbe interrogĂ©, chaque nom, chaque adjectif, chaque lien, pas Ă pas, une langue quâils ont mission de reconstruire Ă chaque dictĂ©e, mot Ă mot, groupe Ă groupe. - Raison, nom commun, fĂ©minin singulier. - Un dĂ©terminant ? - La ! - Quâest-ce que câest, comme dĂ©terminant ? - Un article ! - Quel genre dâarticle ? - DĂ©fini ! - Raison a-t-il un adjectif qualificatif ? Devant ? DerriĂšre ? Loin ? PrĂšs ? - Devant, oui seule. DerriĂšre⊠aucun. Pas dâadjectif derriĂšre. Juste seule. - Faites lâaccord si vous avez oubliĂ© de le faire. Ces dictĂ©es, quotidiennes, des premiĂšres semaines se prĂ©sentaient sous la forme de brefs rĂ©cits oĂč nous tenions le journal de la classe. Elles nâĂ©taient pas prĂ©parĂ©es. DĂšs leur point final elles ouvraient sur cette correction immĂ©diate, millimĂ©trique et collective. Puis venait la correction secrĂšte du professeur, la mienne, chez moi, et la remise des copies le lendemain, la note, la fameuse note, histoire de voir la tĂȘte que ferait Nicolas en sortant pour la premiĂšre fois de son zĂ©ro. La bouille de Nicolas, de VĂ©ronique ou de Sami le jour oĂč ils brisaient la coquille de lâĆuf orthographique. Affranchis de la fatalitĂ© ! Enfin ! Oh, la charmante Ă©closion ! De dictĂ©e en dictĂ©e, lâassimilation des raisonnements grammaticaux dĂ©clenchait des automatismes qui rendaient les corrections de plus en plus rapides. Les championnats de dictionnaire faisaient le reste. CâĂ©tait la partie olympique de lâexercice. Une sorte de rĂ©crĂ©ation sportive. Il sâagissait, chronomĂštre en main, dâarriver le plus vite possible au mot recherchĂ©, de lâextraire du dictionnaire, de le corriger, de le rĂ©implanter dans le cahier collectif de la classe et dans un petit carnet individuel, et de passer au mot suivant. La maĂźtrise du dictionnaire a toujours fait partie de mes prioritĂ©s et jâai formĂ© de prodigieux athlĂštes sur ce terrain, des sportifs de douze ans qui vous tombaient sur le mot recherchĂ© en deux coups, trois maximum ! Le sens du rapport entre la classification alphabĂ©tique et lâĂ©paisseur dâun dictionnaire, voilĂ un domaine oĂč bon nombre de mes Ă©lĂšves me battaient Ă plate couture ! Tant que nous y Ă©tions, nous avions Ă©tendu lâĂ©tude des systĂšmes de classification aux librairies et aux bibliothĂšques en y recherchant les auteurs, les titres et les Ă©diteurs des romans que nous lisions en classe ou que je leur racontais. Arriver le premier sur le titre de son choix, câĂ©tait un dĂ©fi ! Parfois, le libraire offrait le livre au gagnant. Ainsi allaient nos dictĂ©es quotidiennes jusquâau jour oĂč je passai commande de la dictĂ©e suivante Ă un de mes anciens nuls - Sami, sâil te plaĂźt, Ă©cris-nous la dictĂ©e de demain un texte de six lignes avec deux verbes pronominaux, un participe avec avoir », un infinitif du premier groupe, un adjectif dĂ©monstratif, un adjectif possessif, deux ou trois mots difficiles que nous avons vus ensemble et un ou deux petits trucs de ton choix. VĂ©ronique, Sami, Nicolas et les autres concevaient les textes Ă tour de rĂŽle, les dictaient eux-mĂȘmes et en guidaient la correction. Cela, jusquâĂ ce que chaque Ă©lĂšve de la classe puisse voler de ses propres ailes, devenir, sans aucune aide, dans le silence de sa tĂȘte, son propre et mĂ©thodique correcteur. Les Ă©checs il y en avait, bien sĂ»r relevaient le plus souvent dâune cause extrascolaire une dyslexie, une surditĂ© non repĂ©rĂ©es⊠Cet Ă©lĂšve de troisiĂšme, par exemple, dont les fautes ne ressemblaient Ă rien, altĂ©ration du i ou du Ă© en a, du u en o, et qui sâavĂ©ra ne pas entendre les frĂ©quences aiguĂ«s. Sa mĂšre nâavait pas pensĂ© une seconde que le garçon pĂ»t ĂȘtre sourd. Quand il revenait du marchĂ©, ayant oubliĂ© une partie des commissions, quand il rĂ©pondait Ă cĂŽtĂ©, quand il semblait ne pas avoir entendu ce quâelle lui disait, abĂźmĂ© quâil Ă©tait dans une lecture, dans un puzzle ou dans une maquette de voilier, elle mettait ses silences sur le compte dâune distraction qui lâĂ©mouvait. Jâai toujours cru que mon fils Ă©tait un grand rĂȘveur. » Lâimaginer sourd Ă©tait au-dessus de ses forces de mĂšre. Un audiogramme et un examen trĂšs prĂ©cis de la vue devraient ĂȘtre obligatoires avant lâentrĂ©e de chaque enfant Ă lâĂ©cole. Ils Ă©viteraient les jugements erronĂ©s des professeurs, pallieraient lâaveuglement de la famille, et libĂ©reraient les Ă©lĂšves de douleurs mentales inexplicables. Une fois chacun sorti de son zĂ©ro, les dictĂ©es devenaient moins nombreuses et plus longues, dictĂ©es hebdomadaires et littĂ©raires, dictĂ©es signĂ©es Hugo, ValĂ©ry, Proust, Tournier, Kundera, si belles parfois que nous les apprenions par cĆur, comme ce texte de Cohen empruntĂ© au Livre de ma mĂšre Mais pourquoi les hommes sont-ils mĂ©chants ? Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientĂŽt mourir, les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, câest incroyable. Et pourquoi vous rĂ©pondent-ils si vite dâune voix de cacatoĂšs, si vous ĂȘtes doux avec eux, ce qui leur donne Ă penser que vous ĂȘtes sans importance, câest-Ă -dire sans danger ? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant dâĂȘtre mĂ©chants pour quâon leur fiche la paix, ou mĂȘme, ce qui est tragique, pour quâon les aime. Et si on allait se coucher et affreusement dormir ? Chien endormi nâa pas de puces. Oui, allons dormir, le sommeil a les avantages de la mort sans son petit inconvĂ©nient. Allons nous installer dans lâagrĂ©able cercueil. Comme jâaimerais pouvoir ĂŽter, tel lâĂ©dentĂ© son dentier quâil met dans un verre dâeau prĂšs de son lit, ĂŽter mon cerveau de sa boĂźte, ĂŽter mon cĆur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien son devoir, ĂŽter mon cerveau et mon cĆur et les baigner, ces deux pauvres milliardaires, dans des solutions rafraĂźchissantes tandis que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais plus. Quâil y a peu dâhumains et que soudain le monde est dĂ©sert. Venait enfin lâheure de gloire le jour oĂč je dĂ©barquais chez mes quatriĂšmes, voire mes sixiĂšmes, avec les dissertations que mes secondes ou mes premiĂšres confiaient Ă leur correction orthographique Mes abonnĂ©s au zĂ©ro mĂ©tamorphosĂ©s en correcteurs ! La volĂ©e des moineaux orthographiques sâabattant sur ces copies ! - Le mien, il ne fait aucun accord, mâsieur ! - La mienne, il y a des phrases, on ne sait pas oĂč elles commencent ni oĂč elles finissent⊠- Quand jâai corrigĂ© une faute, quâest-ce que je marque dans la marge ? - Ma foi, ce que tu veux⊠Protestations rigolardes des intĂ©ressĂ©s, dĂ©couvrant les observations de ces correcteurs impitoyables - Non mais, regardez ce quâil a Ă©crit dans la marge CrĂ©tin ! Abruti ! Patate ! En rouge ! - Câest que tu as dĂ» oublier un accord⊠Sâensuivait, dans les rangs des grands, une campagne de correction qui, pour lâessentiel, empruntait la mĂ©thode appliquĂ©e par les petits interroger verbes et noms avant de rendre sa dissertation, faire les accords appropriĂ©s, bref, se livrer Ă un rĂ©glage grammatical qui a pour mĂ©rite de rĂ©vĂ©ler les errances de certaines phrases, donc lâapproximation de certains raisonnements. Ă cette occasion, on dĂ©couvrait, et cela faisait lâobjet de quelques cours, que la grammaire est le premier outil de la pensĂ©e organisĂ©e et que la fameuse analyse logique dont on conservait bien entendu un souvenir abominable ajuste les mouvements de notre rĂ©flexion, laquelle se trouve aiguisĂ©e par le bon usage des fameuses propositions subordonnĂ©es. Il arrivait mĂȘme quâon sâoffrĂźt, entre grands, une petite dictĂ©e, histoire de mesurer le rĂŽle jouĂ© par les subordonnĂ©es dans le dĂ©veloppement dâun raisonnement bien menĂ©. Un jour, La BruyĂšre en personne nous y aida. - Tenez, prenez une feuille, et regardez comment, en opposant subordonnĂ©es et principales, La BruyĂšre annonce â en une seule phrase ! â la fin dâun monde et le commencement dâun autre. Je vais vous lire le texte et vous en traduire les mots aujourdâhui incomprĂ©hensibles. Ăcoutez bien. Ensuite vous Ă©crirez en prenant votre temps, je dicterai lentement, vous irez pas Ă pas, comme si vous raisonniez vous- mĂȘmes ! Pendant que les grands nĂ©gligent de rien connaĂźtre, je ne dis pas seulement aux intĂ©rĂȘts des princes et aux affaires publiques, mais Ă leurs propres affaires; quâils ignorent lâĂ©conomie et la science dâun pĂšre de famille, et quâils se louent eux-mĂȘmes de cette ignorance; quâils se laissent appauvrir et maĂźtriser par des intendants; quâils se contentent dâĂȘtre gourmets ou coteaux, dâaller chez ThaĂŻs et chez PhrynĂ©, de parler de la meute et de lâarriĂšre-meute, de dire combien il y a de poste de Paris Ă Besançon, ou Ă Philisbourg, des citoyens sâinstruisent du dedans et du dehors dâun royaume, Ă©tudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un Ătat, songent Ă se mieux placer, se placent, sâĂ©lĂšvent, deviennent puissants, soulagent le prince dâune partie des soins publics. - Et maintenant, lâestocade Les grands, qui les dĂ©daignent, les rĂ©vĂšrent heureux sâils deviennent leurs gendres. - Deux principales, dont la seconde est elliptique, heureux ils sont heureux, tricotĂ©es avec deux subordonnĂ©es, la relative qui les dĂ©daignent et la conditionnelle finale, meurtriĂšre sâils deviennent leurs gendres. 12. Et pourquoi ne pas apprendre ces textes par cĆur ? Au nom de quoi ne pas sâapproprier la littĂ©rature ? Parce que ça ne se fait plus depuis longtemps ? On laisserait sâenvoler des pages pareilles comme des feuilles mortes, parce que ce nâest plus de saison ? Ne pas retenir de telles rencontres, est-ce envisageable ? Si ces textes Ă©taient des ĂȘtres, si ces pages exceptionnelles avaient des visages, des mensurations, une voix, un sourire, un parfum, ne passerions-nous pas le reste de notre vie Ă nous mordre le poing de les avoir laissĂ© filer ? Pourquoi se condamner Ă nâen conserver quâune trace qui sâestompera jusquâĂ nâĂȘtre plus que le souvenir dâune trace⊠Il me semble, oui, avoir Ă©tudiĂ© au lycĂ©e un texte, de qui dĂ©jĂ ? La BruyĂšre ? Montesquieu ? FĂ©nelon ? Quel siĂšcle, XVIIe ? XVIIIe ? Un texte qui en une seule phrase dĂ©crivait le glissement dâun ordre Ă un autre⊠» Au nom de quel principe, ce gĂąchis ? Uniquement parce que les professeurs dâantan Ă©taient rĂ©putĂ©s nous faire rĂ©citer des poĂ©sies souvent idiotes et quâaux yeux de certains vieux chnoques la mĂ©moire Ă©tait un muscle Ă entraĂźner plus quâune bibliothĂšque Ă enrichir ? Ah ! ces poĂšmes hebdomadaires auxquels nous ne comprenions rien, chacun chassant le prĂ©cĂ©dent, Ă croire quâon nous entraĂźnait surtout Ă lâoubli ! Dâailleurs, nos professeurs nous les donnaient-ils parce quâils les aimaient, ou parce que leurs propres maĂźtres leur avaient serinĂ© quâils appartenaient au PanthĂ©on des Lettres Mortes ? Eux aussi, ils mâen ont collĂ©, des zĂ©ros ! Et des heures de colle ! Ăvidemment, Pennacchioni, on nâa pas appris sa rĂ©citation ! » Mais si, monsieur, je la savais encore hier soir, je lâai rĂ©citĂ©e Ă mon frĂšre, seulement câĂ©tait de la poĂ©sie hier soir, mais vous ce matin câest une rĂ©citation que vous attendez, et moi ça me constipe, cette embuscade. Bien entendu, je ne disais rien de tout cela, jâavais beaucoup trop peur. Je nây reviens, Ă cette terrifiante Ă©preuve de la rĂ©citation au pied de lâestrade, que pour essayer de mâexpliquer le mĂ©pris oĂč lâon tient aujourdâhui toute sollicitation de la mĂ©moire. Ce serait donc pour conjurer ces fantĂŽmes quâon dĂ©ciderait de ne pas sâincorporer les plus belles pages de la littĂ©rature et de la philosophie ? Des textes interdits de souvenir parce que des imbĂ©ciles nâen faisaient quâune affaire de mĂ©moire ? Si tel est le cas, câest quâune idiotie a chassĂ© lâautre. On peut mâobjecter quâun esprit organisĂ© nâa nullement besoin dâapprendre par cĆur. Il sait faire son miel de la substantifique moelle. Il retient ce qui fait sens et, quoi que jâen dise, il conserve intact le sentiment de la beautĂ©. Dâailleurs, il peut vous retrouver nâimporte quel bouquin en un tournemain dans sa bibliothĂšque, tomber pile sur les bonnes lignes, en deux minutes. Moi-mĂȘme, je sais oĂč mon La BruyĂšre mâattend, je le vois sur son Ă©tagĂšre, et mon Conrad, et mon Lermontov, et mon Perros, et mon Chandler⊠toute ma compagnie est lĂ , alphabĂ©tiquement dispersĂ©e dans ce paysage que je connais si bien. Sans parler du cyberespace oĂč je peux, du bout de mon index, consulter toute la mĂ©moire de lâhumanitĂ©. Apprendre par cĆur ? Ă lâheure oĂč la mĂ©moire se compte en gigas ! Tout cela est vrai, mais lâessentiel est ailleurs. En apprenant par cĆur, je ne supplĂ©e Ă rien, jâajoute Ă tout. Le cĆur, ici, est celui de la langue. Sâimmerger dans la langue, tout est lĂ . Boire la tasse et en redemander. En faisant apprendre tant de textes Ă mes Ă©lĂšves, de la sixiĂšme Ă la terminale un par semaine ouvrable et chacun dâeux Ă rĂ©citer tous les jours de lâannĂ©e, je les prĂ©cipitais tout vifs dans le grand flot de la langue, celui qui remonte les siĂšcles pour venir battre notre porte et traverser notre maison. Bien sĂ»r quâils regimbaient, les premiĂšres fois ! Ils imaginaient lâeau trop froide, trop profonde, le courant trop fort, leur constitution trop faible. LĂ©gitime ! Ils sâoffraient des trouilles de plongeoir - Jây arriverai jamais ! - Jâai pas de mĂ©moire. Me sortir cet argument, Ă moi, un amnĂ©sique de naissance ! - Câest beaucoup trop long ! - Câest trop difficile ! Ă moi, lâancien crĂ©tin de service ! - Et puis les vers câest pas comme on parle aujourdâhui ! Ah ! Ah ! Ah ! - Ce sera notĂ©, mâsieur ? Et comment ! Sans compter les protestations de la maturitĂ© bafouĂ©e - Apprendre par cĆur ? On nâest plus des bĂ©bĂ©s ! - Je suis pas un perroquet ! Ils jouaient leur va-tout, câĂ©tait de bonne guerre. Et puis, ils disaient ce genre de choses, parce quâils les entendaient dire. Leurs parents eux-mĂȘmes, parfois, des parents ĂŽ combien Ă©voluĂ©s Comment, monsieur Pennacchioni, vous leur faites apprendre des textes par cĆur ? Mais mon fils nâest plus un enfant ! » Votre fils, chĂšre madame, nâen finira jamais dâĂȘtre un enfant de la langue, et vous-mĂȘme un tout petit bĂ©bĂ©, et moi un marmot ridicule, et tous autant que nous sommes menu fretin charriĂ© par le grand fleuve jailli de la source orale des Lettres, et votre fils aimera savoir en quelle langue il nage, ce qui le porte, le dĂ©saltĂšre et le nourrit, et se faire lui-mĂȘme porteur de cette beautĂ©, et avec quelle fiertĂ© !, il va adorer ça, faites-lui confiance, le goĂ»t de ces mots dans sa bouche, les fusĂ©es Ă©clairantes de ces pensĂ©es dans sa tĂȘte, et dĂ©couvrir les capacitĂ©s prodigieuses de sa mĂ©moire, son infinie souplesse, cette caisse de rĂ©sonance, ce volume inouĂŻ oĂč faire chanter les plus belles phrases, sonner les idĂ©es les plus claires, il va en raffoler de cette natation sublinguistique lorsquâil aura dĂ©couvert la grotte insatiable de sa mĂ©moire, il adorera plonger dans la langue, y pĂȘcher les textes en profondeur, et tout au long de sa vie les savoir lĂ , constitutifs de son ĂȘtre, pouvoir se les rĂ©citer Ă lâimproviste, se les dire Ă lui-mĂȘme pour la saveur des mots. Porteur dâune tradition Ă©crite grĂące Ă lui redevenue orale il ira peut-ĂȘtre mĂȘme jusquâĂ les dire Ă quelquâun dâautre, pour le partage, pour les jeux de la sĂ©duction, ou pour faire le cuistre, câest un risque Ă courir. Ce faisant il renouera avec ces temps dâavant lâĂ©criture oĂč la survie de la pensĂ©e dĂ©pendait de notre seule voix. Si vous me parlez rĂ©gression, je vous rĂ©pondrai retrouvailles ! Le savoir est dâabord charnel. Ce sont nos oreilles et nos yeux qui le captent, notre bouche qui le transmet. Certes, il nous vient des livres, mais les livres sortent de nous. Ăa fait du bruit, une pensĂ©e, et le goĂ»t de lire est un hĂ©ritage du besoin de dire. 13. Ah ! Un dernier mot. Ne vous inquiĂ©tez pas, chĂšre madame pourrais-je ajouter aujourdâhui Ă cette maman qui, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, ne change pas, toute cette beautĂ© dans la tĂȘte de vos enfants, ce nâest pas ce qui va les empĂȘcher de chatter phonĂ©tique avec leurs petits copains sur la toile, ni dâenvoyer ces sms qui vous font pousser des cris dâorfraie Mon Dieu, quelle orthographe ! Comment sâexpriment les jeunes dâaujourdâhui ! Mais que fait lâĂcole ? » Rassurez-vous, en faisant travailler vos enfants, nous nâentamerons pas votre capital dâinquiĂ©tude maternelle. 14. Un texte par semaine, donc, que nous devions pouvoir rĂ©citer chaque jour de lâannĂ©e, Ă lâimproviste, eux comme moi. Et numĂ©rotĂ©s, pour corser la difficultĂ©. PremiĂšre semaine, texte n°1. DeuxiĂšme semaine, texte n°2. Vingt-troisiĂšme semaine, texte n°23. Toutes les apparences dâune mĂ©canique idiote, mais ces numĂ©ros en guise de titre, câĂ©tait pour jouer, pour ajouter le plaisir du hasard Ă la fiertĂ© du savoir. - AmĂ©lie, rĂ©cite-nous donc le 19. - Le 19 ? Câest le texte de Constant sur la timiditĂ©, le dĂ©but dâAdolphe. - Tout juste, on tâĂ©coute. Mon pĂšre Ă©tait timide⊠Ses lettres Ă©taient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles; mais Ă peine Ă©tions-nous en prĂ©sence lâun de lâautre, quâil y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais mâexpliquer, et qui rĂ©agissait sur moi de maniĂšre pĂ©nible. Je ne savais pas alors ce que câĂ©tait que la timiditĂ©, cette souffrance intĂ©rieure qui nous poursuit jusque dans lâĂąge le plus avancĂ©, qui refoule sur notre cĆur les impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dĂ©nature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amĂšre, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mĂȘmes de la douleur que nous Ă©prouvons Ă ne pouvoir les faire connaĂźtre. Je ne savais pas que, mĂȘme avec son fils, mon pĂšre Ă©tait timide, et que souvent, aprĂšs avoir longtemps attendu de moi quelque tĂ©moignage de mon affection que sa froideur apparente semblait mâinterdire, il me quittait les yeux mouillĂ©s de larmes, et se plaignait Ă dâautres de ce que je ne lâaimais pas. - Formidable. 18 sur 20. François, le 8. - Le 8, Woody Allen ! Le lion et lâagneau. - Vas-y. Le lion et lâagneau partageront la mĂȘme couche mais lâagneau ne dormira pas beaucoup. - Impeccable. 20 sur 20 ! Samuel, le 12. - Le 12, câest Ămile de Rousseau. Sa description de lâĂ©tat dâhomme. - Exact. - Attendez, mâsieur, François se tape 20 sur 20 avec les deux lignes de Woody et moi, je dois rĂ©citer la moitiĂ© de lâĂmile ? - Câest lâaffreuse loterie de la vie. Bon. Vous vous fiez Ă lâordre actuel de la sociĂ©tĂ© sans songer que cet ordre est sujet Ă des rĂ©volutions inĂ©vitables, et quâil vous est impossible de prĂ©voir ni de prĂ©venir celle qui regarde vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet; les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter dâen ĂȘtre exempts ? Nous approchons de lâĂ©tat de crise et du siĂšcle des rĂ©volutions. Qui peut vous rĂ©pondre de ce que vous deviendrez alors ? Tout ce quâont fait les hommes, les hommes peuvent le dĂ©truire; il nây a de caractĂšres ineffaçables que ceux quâimprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs.CĂ©tait mon oncle ! RĂ©sumĂ©: NoĂ© Petit vit Ă la campagne avec ses parents. Il est souvent seul et s'ennuie un peu. Un soir, un coup de tĂ©lĂ©phone du commissariat lui annonce la mort d'un
Image La piĂšce le Malade Imaginaire est indubitablement le fleuron théùtral de la langue française armĂ© de son couperet humoristique Ă double quiproquo, la derniĂšre piĂšce Ă©crite de Jean-Baptiste Poquelin est sans aucun doute un chef-d'oeuvre. FrĂ©quemment Ă©tudiĂ© de nos jours, il ne sert Ă rien d'en dire plus pour que l'on comprenne qu'un Ă©crit ayant voyagĂ© pendant des siĂšcles ne peut pas ĂȘtre si maladroit que ça et n'est absolument en rien bancal. La premiĂšre reprĂ©sentation a eu lieu le 10 fĂ©vrier 1673, le public est absolument conquis par cette comĂ©die-ballet inspirĂ©e de la commedia dell'arte italienne. Chez toutCOMMENT nous avons eu envie de vous proposer un apĂ©ritif de cette piĂšce avec notre article RĂ©sumĂ© scĂšne par scĂšne Le Malade Imaginaire - MoliĂšre. Cependant nous espĂ©rons de tout coeur que ce hors-d'oeuvre vous ouvrira l'appĂ©tit et que vous vous laissiez tenter par une piĂšce de théùtre vieille de plus de 300 vous invitons Ă continuer la lecture de notre article RĂ©sumĂ© scĂšne par scĂšne le malade imaginaire - MoliĂšre afin que vous puissiez vous rĂ©galer de l'imagination d'un des plus grands gĂ©nies de la langue française. Index Quels sont les personnages de la piĂšce Le malade imaginaire ? Acte I Acte II Acte III premiĂšre partie Acte III seconde partie Quels sont les personnages de la piĂšce Le malade imaginaire ? Pour cette derniĂšre piĂšce Jean-Baptiste Poquelin alias MoliĂšre met en scĂšne une petite dizaine de personnages Argan c'est le pĂšre d'AngĂ©lique, il est le malade il s'agit lĂ de la servante de M. il s'agit lĂ de la seconde femme d' c'est le frĂšre d' c'est la fille aĂźnĂ©e d'Argan ainsi que l'amante de c'est la fille cadette d'Argan et donc aussi la sĆur d' amant d' Purgon c'est le mĂ©decin attitrĂ© d' Diafoirus c'est un Diafoirus c'est le fils de M. Diafoirus et il est choisi par Argan pour Ă©pouser Bonnefoy c'est un Fleurant c'est un apothicaire. Acte I ScĂšne I Argan On commence la piĂšce Le Malade Imaginaire en compagnie d'Argan, seul sur scĂšne comptant l'argent qu'il doit Ă ses mĂ©decins. Tout seul, il s'agace et sonne une cloche afin de faire venir sa servante, II Toinette, Argan Toinette rentre sur scĂšne, Argan trĂšs impatient commence Ă la quereller, cependant la servante ne se laisse pas faire et l'interrompt Ă chaque fois avec un "AH" bien placĂ©. La servante se plaint de l'impatience de son maĂźtre, elle l'interroge Ă propos de sa maladie et lui dit que les mĂ©decins le prennent pour une vache Ă lait car personne n'a besoin de prendre autant de mĂ©dicaments. En fin de scĂšne, Argan fait appeler sa fille aĂźnĂ©e, III AngĂ©lique, Toinette, Argan Au moment oĂč AngĂ©lique arrive sur scĂšne, Argan a une envie urgente et doit courir aux toilettes, Toinette se moque gentiment de IV AngĂ©lique, Toinette AngĂ©lique profite de l'absence de son pĂšre pour parler avec Toinette, elle n'arrĂȘte pas de lui parler de l'amour qu'elle Ă©prouve pour un jeune homme, lui demande ses conseils et cherche une oreille attentive pour les tourments de son cĆur. Elles arrĂȘtent de converser au moment oĂč Argan revient sur V Argan, AngĂ©lique, Toinette Dans cette scĂšne Argan explique Ă sa fille qu'on lui a demandĂ© sa main, AngĂ©lique est ravie, elle est persuadĂ©e qu'il s'agit de son amant, le jeune et beau ClĂ©ante. Seulement, au fil de la discussion, elle se rend compte que son pĂšre veut la marier Ă un mĂ©decin, avec pour idĂ©e derriĂšre la tĂȘte de pouvoir rĂ©duire ses frais. La valeureuse servante Toinette explique Ă son maĂźtre que sa fille ne consentira jamais Ă Ă©pouser un Diafoirus nom de son mari, elle s'oppose bec et ongles Ă cette VI BĂ©line, AngĂ©lique, Toinette, Argan La seconde femme d'Argan rentre en scĂšne BĂ©line, Argan demande Ă sa femme de la dĂ©fendre face Ă sa servante qu'il juge coupable d'effronterie et qu'il considĂšre comme la cause de sa maladie. BĂ©line Ă©tait opposĂ©e au mariage et voulait mettre AngĂ©lique au couvent, sachant cela, Toinette argumente en disant qu'elle n'a rien fait pour mettre Argan en colĂšre, elle a juste dit qu'elle pensait qu'elle serait plus Ă son aise dans un couvent. Argan parle de son testament Ă BĂ©line qui dit qu'elle ne peut pas supporter l'idĂ©e de la mort de son mari, mais elle a pourtant fait venir un VII Le notaire, BĂ©line, Argan Dans cette scĂšne, BĂ©line est en tĂȘte Ă tĂȘte avec Argan et le notaire, BĂ©line a rĂ©ussi Ă convaincre Argan de lui lĂ©guer la totalitĂ© de son argent en feignant qu'elle ne pourrait pas vivre sans lui. Seulement, le droit français ne permet pas de dĂ©shĂ©riter ses enfants, il va donc lui faire don de toute sa fortune de son VIII AngĂ©lique, Toinette On retrouve AngĂ©lique et Toinette discutant, la fille d'Argan est dĂ©sespĂ©rĂ©e d'ĂȘtre mariĂ©e de force, elles entendent la discussion Ă propos du testament, AngĂ©lique n'en a que faire de son hĂ©ritage et veut juste ĂȘtre libre de disposer de son cĆur. Toinette la rĂ©conforte et lui dit qu'elle va l' premiĂšre intermĂšde que l'on a dans cette comĂ©die ballet proposĂ©e par MoliĂšre est une sĂ©rĂ©nade exĂ©cutĂ©e par Polichinelle, l'amant de Toinette. Acte II ScĂšne I Toinette, ClĂ©ante Dans cette scĂšne, ClĂ©ante explique Ă Toinette qu'il compte se faire passer pour un professeur de musique afin de pouvoir s'entretenir avec AngĂ©lique. Une fois son plan exprimĂ©, Argan arrive et ClĂ©ante se II Argan, Toinette, ClĂ©ante Dans cette scĂšne Toinette annonce ClĂ©ante Ă Argan, ce dernier se plaint encore car il trouve qu'elle parle bien trop fort, Toinette se moque de lui et essaye de faire en sorte de mener ClĂ©ante dans la chambre d'AngĂ©lique afin qu'il lui dispense son cours de musique. Cependant Argan insiste pour qu'il lui donne son cours de chant devant lui car il aime la musique. Ă la fin de la scĂšne AngĂ©lique III Argan, AngĂ©lique, ClĂ©ante AngĂ©lique arrive et a du mal Ă cacher sa surprise en voyant ClĂ©ante debout chez elle. Afin de satisfaire la curiositĂ© de son pĂšre qui s'Ă©tonne de la voir si troublĂ©e, elle explique qu'elle a fait un rĂȘve dans lequel ClĂ©ante apparaissait et que cela l'avait troublĂ© de le voir plantĂ© chez IV Toinette, AngĂ©lique, ClĂ©ante, Argan Toinette arrive sur scĂšne, elle annonce l'arrivĂ©e de la famille Diafoirus pĂšre et fils et ironise sur l'esprit et sur le physique du futur Ă©poux d'AngĂ©lique. ClĂ©ante essaye de s'Ă©chapper de cette situation Ă©trange mais est retenu par Argan qui finit par l'inviter au mariage d'AngĂ©lique et du fils V M. Diafoirus, Thomas Diafoirus, Argan, AngĂ©lique, ClĂ©ante, Toinette La scĂšne commence avec une discussion entre Argan et M. Diafoirus qui n'arrĂȘtent pas de s'interrompre. Par la suite Thomas Diafoirus prend la parole, on s'aperçoit qu'il s'agit d'un grand benĂȘt qui confond sa future femme AngĂ©lique avec la femme d'Argan. Une fois les prĂ©sentations finies et les mĂ©rites vantĂ©s, Argan demande Ă ClĂ©ante et AngĂ©lique de chanter quelque chose. Il s'agit d'une chanson reprĂ©sentant leur situation, les deux se dĂ©clarent leur flamme en chantant, Argan n'apprĂ©cie pas trop cette chanson. Le malade imaginaire se saisit des feuilles tenues par AngĂ©lique et ClĂ©ante, il ne voit pas de paroles d'Ă©crites, il s'interroge, ClĂ©ante explique qu'une nouvelle invention inclue les paroles dans les notes de musique. C'est Ă ce moment lĂ que sa femme BĂ©line VI BĂ©line, Argan, Toinette, AngĂ©lique, Thomas Diafoirus Dans cette scĂšne AngĂ©lique explique qu'elle aimerait au moins avoir le temps de connaĂźtre Thomas avant de le marier, tout le monde refuse, AngĂ©lique commence Ă s'Ă©nerver et prend sa belle-mĂšre en grippe, elle explique qu'elle veut se marier Ă un homme qu'elle aime et non pas pour lui voler sa fortune. AngĂ©lique ne veut pas se marier, ce qui engendre une dispute entre AngĂ©lique et sa belle-mĂšre. Cette dispute Ă©clate pendant que les docteurs auscultent VII BĂ©line, Argan BĂ©line avant d'aller faire ses courses vient avertir Argan qu'elle a vu AngĂ©lique avec un homme, elle l'informe que sa fille cadette Louison Ă©tait avec eux. Argan demande Ă ce qu'on fasse chercher Louison afin qu'il puisse tirer au clair cette VIII Louison, Argan Argan interroge Louison, au dĂ©but la fille cadette ne moucharde pas AngĂ©lique mais Ă la vue du fouet, elle lui dit toute la vĂ©ritĂ©. Elle avoue la visite de ClĂ©ante et le fait qu'il lui a baisĂ© les IX BĂ©rale, ArganDans cette scĂšne, BĂ©ralde frĂšre d'Argan vient proposer un nouveau mari pour sa niĂšce AngĂ©lique. BĂ©ralde propose Ă son frĂšre un proposĂ© entre l'acte II et III est le divertissement Ă©voquĂ© par BĂ©ralde, il s'agit d'un spectacle de danse vous invitons Ă continuer la lecture de notre article RĂ©sumĂ© scĂšne par scĂšne le malade imaginaire - MoliĂšre afin de dĂ©couvrir ce que vous rĂ©serve le dernier acte ! Acte III premiĂšre partie ScĂšne I BĂ©ralde, Argan, Toinette Dans cette scĂšne, Argan annonce qu'il doit retourner aux II BĂ©ralde, Toinette Durant cette courte scĂšne, Toinette explique Ă BĂ©ralde qu'il faut tout faire pour empĂȘcher ce mariage, elle lui explique qu'elle a un plan. La scĂšne se termine une fois qu'Argan III Argan, BĂ©ralde Dans cette scĂšne BĂ©ralde demande Ă son frĂšre de garder un esprit ouvert sur ce qu'il est sur le point de lui Ă©voquer. BĂ©ralde essaye de convaincre son frĂšre que les mĂ©decins sont bons pour nommer les maladies en grec et en latin mais Ă l'heure de les guĂ©rir, il n'y a plus personne. Selon BĂ©ralde, quand on est malade il faut seulement se reposer et laisser faire la nature. Face Ă ce discours diamĂ©tralement opposĂ© Ă la pensĂ©e d'Argan, ce dernier se fĂąche et dĂ©fend bec et ongles sa si prĂ©cieuse IV M. Fleurant, une seringue Ă la main, Argan, BĂ©ralde Dans cette scĂšne, BĂ©ralde s'oppose Ă l'apothicaire M. Fleurant qui vient rĂ©aliser un lavement Ă Argan. Argan proteste mais son frĂšre se demande quand est-ce qu'il sera enfin guĂ©ris de sa maladie des mĂ©decins. Argan explique qu'il est trĂšs malade mais BĂ©ralde n'y croit pas une seule seconde et est sĂ»r que les mĂ©decins profitent de son frĂšre. La scĂšne se termine quand entre le mĂ©decin officiel d' V M. Purgon, Argan, BĂ©ralde, Toinette Dans cette scĂšne Purgon qui est aussi l'oncle de Thomas Diafoirus menace de rompre l'engagement de mariage si Argan refuse de prendre le traitement qu'il a prĂ©parĂ© avec soin, Argan essaye bien d'expliquer que ce n'est pas de sa faute, qu'il voulait le lavement et que c'est son frĂšre qui l'a interdit. Mais le mĂ©decin n'Ă©coute pas et menace Argan de maladies imprononçables s'il ne se plie pas Ă son traitement, Argan est absolument VI BĂ©ralde, Argan Dans cette scĂšne Argan se plaint Ă son frĂšre, il a peur de ne pas tenir plus de 4 jours sans le traitement de M. Purgon. Beralde lui explique que les menaces de ne raccourciront pas sa vie et que ses remĂšdes ne la lui rallongeront pas non plus. BĂ©ralde conseille Ă son frĂšre d'au moins changer de mĂ©decin et d'en choisir un qui serait un peu moins intĂ©ressĂ© par son VII Toinette, Argan, BĂ©ralde Dans cette scĂšne Toinette annonce Ă Argan qu'un mĂ©decin veut s'entretenir avec lui. Elle explique que le mĂ©decin lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Elle lui explique qu'il est bien chanceux car Ă peine un mĂ©decin le quitte un autre arrive Ă son chevet. Acte III seconde partie ScĂšne VIII Toinette, Argan, BĂ©ralde Toinette se dĂ©guise en mĂ©decin et vient proposer ses services Ă Argan, elle s'excuse assez vite en prĂ©textant qu'elle a oubliĂ© de donner de l'argent Ă son valet. BĂ©ralde et Argan sont frappĂ©s par la ressemblance de ce mĂ©decin avec IX Toinette, Argan, BĂ©ralde Toinette se change si rapidement qu'il est impossible de penser que c'Ă©tait elle qui s'Ă©tait dĂ©guisĂ©e en mĂ©decin. Elle demande ainsi ce que lui dĂ©sire Argan, mais ce dernier ne l'a pas appelĂ©. Argan et BĂ©ralde expliquent Ă Toinette l'incroyable ressemblance qui existe entre Toinette et le X Toinette, en mĂ©decin, Argan, BĂ©ralde Toinette dĂ©guisĂ©e en mĂ©decin explique qu'il a 90 ans et qu'il se conserve aussi bien grĂące Ă l'un de ses secrets. Toinette explique que les mĂ©decins d'Argan sont des ignorants et qu'il n'est pas malade du foie mais bien du poumon. Elle lui dit qu'il faut qu'il mange mieux, il doit se nourrir de bon gros porcs, de bon gros bĆuf etc... Toinette, dĂ©guisĂ©e en mĂ©decin explique Ă Argan qu'il faudrait qu'il se coupe le bras gauche et qu'il se crĂšve un Ćil car ces deux membres dĂ©tournent la plus grande partie de la nourriture qu'il mange et de fait affaiblissent son corps. Avec ces mesures pittoresques, elle compte prouver Ă Argan que les docteurs sont ridicules. Elle prĂ©texte ensuite une urgence et s' XI Toinette, Argan, BĂ©ralde Dans cette scĂšne, BĂ©ralde demande Ă son frĂšre s'il ne veut pas marier AngĂ©lique Ă un autre homme Ă©tant donnĂ© qu'il est brouillĂ© avec l'oncle de Thomas, son docteur Pour Argan il n'en est pas question, elle ira dans un couvent, BĂ©ralde explique que sa femme BĂ©line le manipule et qu'elle ne l'aime pas vraiment. Toinette, sous le ton de l'ironie, dĂ©fend BĂ©line et finit par proposer Ă BĂ©ralde de se cacher dans un coin de la piĂšce, puis dit Ă Argan de faire le mort afin que les deux puissent voir oh combien Madame serait catastrophĂ©e de la mort d'Argan. Les deux frĂšres XII BĂ©line, Toinette, Argan, BĂ©ralde Dans cette scĂšne Toinette, Argan et BĂ©ralde exĂ©cutent le stratagĂšme mis en place par Toinette. Ainsi, lorsque BĂ©line entre sur scĂšne, Toinette s'empresse de la prĂ©venir que son mari est mort, elle joue la catastrophĂ©e. BĂ©line est ravie, elle est contente d'ĂȘtre enfin dĂ©barrassĂ©e de son mari qu'elle n'aimait que pour son argent. Argan se rĂ©veille et comprend que sa femme n'est qu'une croqueuse de diamants et qu'elle ne l'a jamais aimĂ©. Toinette propose de faire le mĂȘme stratagĂšme Ă sa fille XIII AngĂ©lique, Argan, Toinette, BĂ©ralde AngĂ©lique est effondrĂ©e Ă l'annonce de la mort de son pĂšre, elle s'en veut qu'il soit mort en Ă©tant fĂąchĂ© contre elle, elle se sent XIV ClĂ©ante, Argan, AngĂ©lique, BĂ©ralde, Toinette ClĂ©ante accoure en entendant les pleurs d'AngĂ©lique, cette derniĂšre est inconsolable, elle repousse ClĂ©ante en lui disant qu'elle ne se mariera pas avec lui afin de respecter les vĆux de son pĂšre dĂ©funt. Ă ce moment, Argan reprend vie, AngĂ©lique lui demande de ne pas la forcer Ă Ă©pouser quelqu'un, finalement Argan consent Ă ce qu'elle marie ClĂ©ante Ă la condition qu'il devienne mĂ©decin. C'est Ă ce moment que BĂ©ralde prend la parole et suggĂšre Ă Argan de se faire lui mĂȘme mĂ©decin, Toinette approuve l'argument de BĂ©ralde et surenchĂ©rit en expliquant qu'avec la connaissance de la mĂ©decine qu'il a, il n'aurait mĂȘme pas besoin d'Ă©tudier. BĂ©ralde explique qu'une fois qu'on a une robe et un bonnet de mĂ©decin, tout ce que l'on dit devient savant et "toute sottise devient raison". BĂ©ralde connait une personne qui l'ordonnera mĂ©decin en 2 secondes, c'est la fin de la piĂšce qui finira par la troisiĂšme intermĂšde une cĂ©rĂ©monie burlesque dans laquelle Argan se fera mĂ©decin en rĂ©cit, en chant et danse. Si vous souhaitez lire plus d'articles semblables Ă RĂ©sumĂ© scĂšne par scĂšne Le Malade Imaginaire - MoliĂšre, nous vous recommandons de consulter la catĂ©gorie Formation. Mononcle donnait un peu d'argent Ă ma mĂšre , quant Ă moi , c'Ă©tait 10 francs par mois , c'Ă©tait peu et je n'ai jamais rĂ©ussit a mettre le moindre sou de cotĂ© , ne travaillez jamais pour votre famille , c'est un conseil d'une bonne Ă tout faire , trois annĂ©es entiĂšres , il a profitĂ© de ma candeur et quand j'ai eu besoin d'argent , plus tard , il m'a fait le chapitre de celui qui ne